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Manifeste du parti post-anthropocèniste

Par Bertrand Liaudet, novembre 2023 -> 🔗 Retour aux articles

Dreamers

Dreamers . 2019 . Béatrice Roger-Liaudet ©


Bertrand Liaudet

Manifeste du parti

post-anthropocèniste

« Think we must »

« Écrire n'a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. »

Éditions du
Cosmos-Terre

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Conception graphique : Bertrand Liaudet
Dépôt légal : novembre 2023

Couverture : détail du tableau « Dreamers », pastel à l'huile sur
papier, 2019, Béatrice Roger-Liaudet. Collection privée.
Dessin page 57 : Lawrence Liaudet, 2023

ISBN 979-10-415-2908-7

© Éditions du Cosmos-Terre, Paris, 2023 → ici


À feu Bruno Latour qui m'a réveillé de mon sommeil
moderne dogmatique avec son Face à Gaïa.

Sommaire

Tous les titres sont cliquables pour un accès direct

Ouverture

Anthropocène

1 : Un événement géologique

2 : Une nouvelle période historique

3 : Arguments en faveur de l'Anthropocène historique

4 : Le post-Anthropocène

Vision du monde

1 : Paradigme : un retour sur Terre

2 : Ontologie : système-Terre et Mitdasein

3 : Épistémologie : le déterminisme systémique

Fondements de l'écophysique

1 : Éco-organisation : déterminisme binaire, rhizome et déterminisme systémique

2 : Éco-physique : le système-Terre comme nouveau Cosmos et l'écologie 2.0 (oykologie)

3 : Éco-politique : le contrat naturel

Les courants politiques de l'Anthropocène

1 : Les modernistes

2 : Les écologistes

3 : Les post-anthropocènistes

Horizon


Sommaire détaillé

Tous les titres sont cliquables pour un accès direct

Ouverture

Anthropocène

1 : Un événement géologique

La Grande Accélération

Un événement plutôt qu'une ère

Le système-Terre

2 : Une nouvelle période historique

Anthropocène géologique et Anthropocène historique

Une querelle de mots

Première définition

3 : Arguments en faveur de l'Anthropocène historique

Arguments ontologiques

Arguments historiques

Le découpage historique traditionnel

Le « trente-glorieusocène »

Arguments épistémologiques

Critique de la raison pure

Phénoménologie de l'esprit, entropie, darwinisme

Révolutions quantique et relativiste

Flèche du temps et néguentropie

La nouvelle alliance

4 : Le post-Anthropocène

L'Anthropocène ne fait pas table rase du passé moderne

Le post-Anthropocène

Crise d'habitabilité - crise des limites

Progrès et fin du dualisme Nature/Culture

Vision du monde

1 : Paradigme : un retour sur Terre

2 : Ontologie : système-Terre et Mitdasein

3 : Épistémologie : le déterminisme systémique

Fondements de l'écophysique

1 : Éco-organisation : déterminisme binaire, rhizome et déterminisme systémique

Déterminisme binaire

Modèle ensembliste

Modèle hiérarchique

Déterminisme binaire

Modèle en réseau

Déterminisme systémique

Modèle rhizomique

Avènement du déterminisme systémique

2 : Éco-physique : le système-Terre comme nouveau Cosmos et l'écologie 2.0 (oykologie)

L'écologie 1.0 fait bâiller d'ennui

Écologie, économie, écophysique

Le système-Terre comme nouveau Cosmos

Écologie 2.0 - oykologie

3 : Éco-politique : le contrat naturel

Ou la mort, ou la symbiose

Volkerbund et Volkerstadt

Les courants politiques de l'Anthropocène

1 : Les modernistes

Les modernistes climatosceptiques

Les modernistes dénialistes

Les modernistes futuristes

2 : Les écologistes

Les écologistes de droite

Les écologistes sociaux-démocrates

Les écologistes futuristes apocalyptiques individualistes

3 : Les post-anthropocènistes

Les post-anthropocènistes anarchistes

Les post-anthropocènistes marxistes

Les post-anthropocènistes postmodernes

Les post-anthropocènistes oykologistes

Horizon



Manifeste du parti post-anthropocèniste

sommaire

Un spectre hante le monde : le spectre de la décroissance. Sa cause : l'Anthropocène. Toutes les puissances de la modernité se sont unies en une sainte alliance productiviste pour traquer ce spectre.

Quelle opposition n'est pas accusée de vouloir revenir à l'âge de pierre par les modernistes au pouvoir ?

Quelle opposition n'a pas traité ses courants les plus avancés de décroissants ?

Deux conclusions s'imposent :

1 : l'Anthropocène est maintenant reconnu comme une puissance par toutes les puissances de la modernité.

2 : il est grand temps que ceux qui reconnaissent la réalité de l'Anthropocène exposent ouvertement et au monde entier leurs conceptions, leurs objectifs et leurs tendances et opposent à la légende du spectre de la décroissance un manifeste du parti post-anthropocèniste.

*

Lorsqu'elle est replacée dans le contexte du XXIe siècle commençant, cette adaptation du début du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, publié en 1848, revêt une pertinence saisissante.

Marx disait : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde, ce qui importe, c'est de le transformer ». Le monde à interpréter dont il parlait, c'était le monde habituel des philosophes : le monde matériel et cosmique interprété par la science moderne newtonienne et par la métaphysique. En revanche, le monde à transformer, c'était celui des rapports sociaux : une réalité à part entière en plus du monde cosmique.

La critique de Marx visait la philosophie en général et sa propension à légitimer l'état des rapports sociaux par son interprétation théorique du monde. Marx défendait au contraire une compréhension théorique du monde et des rapports sociaux (donc des interactions en général) qui soit une compréhension associée à une pratique concrète des rapports sociaux pour les transformer.

L'ampleur du défi qui se dresse aujourd'hui devant nous réside dans la nécessité toujours présente de transformer les rapports sociaux, tandis que le monde matériel est entièrement à réinterpréter. Le monde de l'Anthropocène n'est plus le monde moderne. Nous sommes loin, toutes et tous, d'en avoir pris la mesure.

Ainsi, dans ce manifeste, l'objectif principal sera de clarifier les concepts d'Anthropocène et de post-Anthropocène, et de fournir les outils nécessaires, historiques, scientifiques et métaphysiques, pour mener à bien la révolution qui nous attend tous.

Car il y a urgence. Et pas seulement urgence climatique. Également urgence politique.

Selon Bruno Latour, les capitalistes ont fait sécession depuis le début des années 80. Ils ont compris, au moins depuis le rapport Meadows de 1972, que le progrès ne pouvait pas bénéficier à tout le monde, car il faudrait en réalité plusieurs planètes pour que chacun puisse atteindre le niveau de consommation américain. Ils ont donc réalisé que leur modèle ne pouvait plus prétendre à l'universalité. Ainsi, ils ont opté pour le sécessionnisme : ils se sont retirés des préoccupations communes pour défendre uniquement leurs intérêts particuliers, car il n'y en aura pas pour tout le monde ! D'où la prise de pouvoir du néo-libéralisme et l'accroissement exponentiel des inégalités.

En 2020, j'avais nourri la conviction que, au moins en apparence, la pandémie de la COVID-19 avait mis à genou l'économie mondiale et qu'elle avait fait prendre conscience au monde de la réalité de l'Anthropocène. En réalité, la COVID a été une opportunité pour le Capital de familiariser la population à des politiques autoritaires empreintes de scientisme en réponse à une catastrophe de l'Anthropocène. La COVID nous a démontré à quel point le Capital sait s'adapter et à quel point il est malin ; nous a montré aussi à quel point nous autres, qui ne sommes pas capitalistes, sommes naïfs.

Ainsi 2020 ne se révéla pas seulement comme l'année zéro du post-Anthropocène dans le sens où, pour la première fois, le monde prit collectivement conscience de l'Anthropocène. 2020 se révéla surtout comme l'année zéro du post-Anthropocène dans le sens où ce fut la première mise en place par les démocraties libérales d'une politique autoritaire sur une base scientifique et écologique, justifiée par un désastre anthropocène.

Le Capital avait d'abord acté la réalité de l'Anthropocène avec l'accord de Paris de 2015 et son objectif : limiter le réchauffement à 1,5 degré. Ensuite, il a délaissé cet objectif, poursuivant imperturbablement ses activités habituelles, son « business as usual ». Puis vint l'année 2020, marquée par l'avènement de la COVID, offrant au Capital l'opportunité de mettre en place sa nouvelle politique : faire consentir les peuples à ses solutions réformatrices face à un problème structurel par le biais de la communication, des conseils scientifiques et de la répression policière. L'économie s'est un peu rétractée et les naïfs ont glosé sur le monde de demain en décroissance.

Et pourtant, en 2023, les projets de développement de pipelines et de gazoducs du Capital sont massifs : 596 projets s'étendant sur 32 fois le tour de la Terre, alors même qu'il serait nécessaire qu'aucun de ces projets ne soit mis en place pour respecter l'accord de Paris. Et la guerre qui sévit à l'est de l'Europe enrichit les compagnies extractivistes plus que jamais, favorisant ainsi tous leurs projets. Et « en même temps », en France, en 2023, le gouvernement part sur l'hypothèse d'un réchauffement global de 4 degrés d'ici la fin du siècle et estime que nous devons agir, individuellement surtout, comme si tout dépendait de nous, tout en nous adaptant, car tout ne dépend pas de nous. Tout en souhaitant aussi une pause sur les contraintes environnementales. Ce n'est en réalité pas nouveau. Jean-Baptiste Fressoz écrivait en juin 2023 que « Les pays industriels ont "choisi" la croissance et le réchauffement climatique, et s'en sont remis à l'adaptation », et cela, « dès la fin des années 70 ».

Toute cette description semble dénuée de sens tant elle est composée d'injonctions et d'actions contradictoires. Cela s'explique par le fait qu'elle se situe dans le champ lexical et conceptuel des modernistes. En 2015, le prestigieux Collège de France réunissait les plus éminents spécialistes pour « penser l'Anthropocène ». En 2023, l'Anthropocène est bien entré dans le dictionnaire, mais demeure étranger à la langue courante. Dans de telles conditions, nous autres post-anthropocènistes, n'avons aucune chance de transformer le monde, car nous n'avons rien de concret à proposer. Nous ne pouvons qu'inventorier les avancées continues de la catastrophe et rêver d'une révolution spontanée qui émergerait à la suite d'une catastrophe écologique de trop, ou rêver, pour les plus réformistes, d'un miraculeux plan Marshall pour le climat mis en place par le Capital.

Alors, plutôt que de nous complaire dans le domaine conceptuel apocalyptique dicté par le Capital, il nous incombe de construire notre propre champ conceptuel. Nous devons forger de nouveaux mots et de nouvelles définitions pour construire et rêver notre propre vision du monde. Il est primordial de changer nos représentations, en commençant par notre appréhension de l'Anthropocène.



Manifeste du parti post-anthropocèniste

Anthropocène

1.
Un événement géologique

La Grande Accélération

sommaire

L'Anthropocène, terme forgé récemment, évoque une réalité en constante évolution : l'état de notre planète. Son usage demeure encore fluctuant. Il est temps de faire le point et de faire certains choix.

En premier lieu, l'Anthropocène représente « une nouvelle époque géologique caractérisée par des bouleversements majeurs du fonctionnement du système-Terre causés par les systèmes productifs humains  ». Cette définition, bien qu'austère, semble claire et c'est celle que les jeunes élèves des classes préparatoires littéraires apprenaient en cours de géographie en 2022.

Anthropocène. Le concept est donc géologique à la base. Les géologues ont récemment prouvé et daté cette époque et le dernier rapport du GIEC le confirme : le réchauffement climatique est bien d'origine humaine. Plus précisément, un article du 1er décembre 2022, paru dans la revue trimestrielle Episodes de l'Union internationale des sciences géologiques, a rapporté des analyses détaillées révélant une réponse significative du système-Terre aux effets des activités humaines à partir des années 50 du XXe siècle.

La revue Episodes s'est basée sur une publication datant de mai 2019 issue du Groupe de travail sur l'Anthropocène de la sous-commission sur la stratigraphie du Quaternaire de la Commission internationale de stratigraphie : une commission regroupant des scientifiques aussi neutres et rigoureux que peuvent l'être des scientifiques.

Ces activités humaines incriminées, regroupées sous le terme de « Grande Accélération », coïncident avec une augmentation massive de la consommation mondiale d'énergie par l'humanité. Cette constatation démontre que le système-Terre est désormais engagé dans une trajectoire qui dépasse considérablement la variabilité observée durant l'Holocène (époque commencée il y a 12 000 ans et qui est la dernière du Quaternaire). Cette trajectoire dépasse même, à bien des égards, l'ensemble de la période quaternaire qui a débuté il y a 2,6 millions d'années.

La formulation est encore une fois austère, mais précise. L'article met en avant l'importance primordiale de la « Grande Accélération » pour étayer de manière formelle l'existence d'une époque géologique appelée « Anthropocène » succédant à l'Holocène.

Un événement plutôt qu'une ère

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L'affirmation d'un lien récent entre un événement historique (la Grande Accélération) et une époque géologique (l'Anthropocène) est fondamentale. Précisons toutefois avant d'approfondir ce point que l'Anthropocène géologique ne doit pas faire illusion sur l'importance d' « Anthropos » (qui veut dire « être humain » en Grec). L'Anthropocène géologique n'est en réalité qu'un événement géologique, en aucun cas une ère. Cet événement laissera une trace dans les couches sédimentaires futures, sur quelques centimètres peut-être, comme la couche marquant la limite entre le Crétacé et le Paléogène vers 65 millions d'années. Cette couche-limite entre le Crétacé et le Tertiaire montre une forte concentration en iridium, un métal météoritique, prouvant une forte activité météoritique à cette époque, ce qui causa la fin des dinosaures. La couche anthropocène présentera une forte concentration en plastique et en matière radioactive et ne sera qu'une transition vers une autre couche d'épaisseur et de durée géologique plus habituelles (des centaines de milliers ou des millions d'années) et dont la cause sera terrestre et pas humaine. Donc, non : anthropos n'a pas la puissance de la géologie. L'Anthropocène géologique est un simple événement géologique et pas une ère. Mais il correspond à un moment historique : la Grande Accélération.

Le système-Terre

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Le système-Terre est donc bouleversé par les activités humaines. Commençons à préciser de quoi il s'agit et surtout de quoi il ne s'agit pas, car c'est lui aussi un lieu de confusions.

Le système-Terre est un des grands thèmes de recherche de l'IPGP, l'Institut de Physique du Globe de Paris. La recherche consiste à mesurer, comprendre et modéliser le fonctionnement de la surface de la Terre, ce qu'on peut appeler le métabolisme de la Terre.

Il faut toutefois noter que l'IPGP est un institut de renom dans le domaine de la géophysique (une branche de la géologie). Il s'occupe surtout de la structure et de la dynamique interne de la Terre et des planètes en général, de leur évolution au cours des temps géologiques, des risques naturels (éruptions, séismes, tsunamis, etc.) et de l'origine de la formation du Système solaire. Il y a donc un mélange des genres au sein de l'IPGP entre l'étude du métabolisme de la Terre, donc du vivant, et l'étude physique des planètes.

Cela ne doit pas faire perdre de vue que la Terre comme objet de la géologie, le système-Terre et l'Univers sont trois objets de trois sciences différentes. Le système-Terre est interfacé avec l'Univers et avec la Terre en tant que planète. Mais il forme un domaine d'étude séparé de la Terre des géologues et des géophysiciens et séparé des objets des astrophysiciens. On verra dans ce manifeste qu'il va devenir notre Cosmos, objet de toute notre connaissance et de toute notre attention.


2.
Une nouvelle période historique

Anthropocène géologique et Anthropocène historique

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Dans la première définition présentée de l'Anthropocène : « nouvelle époque géologique caractérisée par des bouleversements majeurs du fonctionnement du système-Terre causés par les systèmes productifs humains  », le lien entre événement historique (les années 50 et la Grande Accélération) et événement géologique semble désormais acquis scientifiquement.

Pourtant, le dictionnaire Robert en ligne propose en 2023 une autre définition pour l'Anthropocène : « C'est un mot du domaine de la géologie. Il désigne la période la plus récente du Quaternaire, qui succéderait à l'Holocène, caractérisée par les effets de l'activité humaine sur la planète. L'Anthropocène commencerait avec la machine à vapeur. »

On a donc un marqueur historique variable (les années 50 ou la machine à vapeur) pour un événement géologique. À l'échelle des temps géologiques, cette variabilité n'a aucune importance. Par contre, à l'échelle historique, elle est très importante.

Cette situation nous conduit à séparer une période anthropocène historique de l'événement anthropocène géologique. Notre question sera donc de définir cette période historique, et particulièrement son point de départ. Et on laisse aux géologues la querelle du point de départ de l'Anthropocène géologique, et même celle de sa réalité. L'Anthropocène géologique est supposément un simple événement géologique qui s'inscrit dans la chronostratigraphie géologique : il ne nous intéresse pas dans ce manifeste.

C'est déjà une première avancée : on oublie la géologie dont l'échelle ne correspond pas à notre histoire et on passe à l'Anthropocène historique qu'on appellera simplement Anthropocène.

Autre précision lexicale : on utilisera « Anthropocène » comme substantif au même titre que « modernité  », « anthropocène » comme adjectif au même titre que « moderne » et « anthropocèniste » comme substantif ou comme adjectif au même titre que « moderniste ».

Une querelle de mots

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Revenons aux origines. Dès la création du mot « Anthropocène » par Paul Josef Crutzen en 2000, la question de la responsabilité historique de l'Anthropocène géologique s'est posée. Ainsi Crutzen, dans son article de 2002, faisait de la machine à vapeur de Watt de 1784 la première responsable et l'origine de l'Anthropocène en tant que condition de possibilité de la première révolution industrielle. Très vite, les sciences sociales se sont emparées de l'Anthropocène (surtout pour contrer le climatoscepticisme de l'époque) et ont critiqué la responsabilité générale attribuée à l'espèce humaine. Depuis, l'anglocène veut faire de l'impérialisme anglais le premier responsable, le capitalocène accuse le capitalisme, le plantationocène focalise sur le régime des plantations esclavagistes, l'androcène s'en prend directement au patriarcat.

Dans le déni, certains ont considéré que l'Anthropocène naissait tout bonnement avec le Néolithique, il y a environ 10 000 ans, et n'était donc rien d'autre que l'Holocène et le produit de l'humanité depuis sa sédentarisation. Autrement dit, ceux-là ont considéré que l'Anthropocène n'existait pas... Sur ces sujets comme sur tant d'autres, les marchands de doute climatosceptiques ont eu de zélés prosélytes.

Une fois l'Anthropocène réduite à sa composante historique, ces querelles n'ont plus guère de sens et on peut même se demander si ces façons de voir les choses (capitalocène, anglocène, etc.), même si elles ont de bons arguments, ne font pas finalement le jeu des marchands de doute en restant sur le plan idéologique, en laissant ouverte l'option d'un Anthropocène naissant avec la sédentarisation ou avec l'humanité même, en n'abordant pas la question historique et en n'abordant pas la question épistémologique.

Première définition

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Toutefois, ce questionnement a eu le mérite de faire entrer de plain-pied l'Anthropocène dans les sciences sociales et donc dans l'histoire.

Sur le plan géologique, on a 3 points dans les définitions communes. Premier point : l'Anthropocène est né avec la machine à vapeur et ses conséquences historiques : la première révolution industrielle. Second point : l'Anthropocène est daté géologiquement par la Grande Accélération. Troisième point : l'Anthropocène est caractérisé par des bouleversements majeurs du fonctionnement du système-Terre causés par les systèmes productifs humains.

Pour avancer dans notre définition historique, revenons sur la notion de système-Terre. On a vu que l'Institut de Physique du Globe de Paris mélangeait les genres ce qui pouvait faire penser que le système-Terre était un concept géologique. Nous avons déjà dit qu'au contraire, on doit considérer que le système-Terre n'appartient pas aux sciences géologiques, mais qu'il appartient aux sciences du vivant. En effet, s'il partage avec les sciences géologiques le temps long (la grande oxygénation s'est produite il y a un peu plus de 2 milliards d'années et a créé l'oxygène de notre atmosphère ; c'est le produit des bactéries marines), il est aussi concerné par le temps court du vivant (la sixième extinction est accélérée massivement depuis 70 ans). Et s'il est interfacé avec les sciences de la Terre et les sciences de l'Univers par les échanges qu'il a avec leurs objets, il est d'abord concerné par son fonctionnement interne.

On peut alors conjecturer une première définition pour l'Anthropocène : c'est la période historique pendant laquelle l'humanité transforme le métabolisme du système-Terre à un point tel qu'elle compromet sa propre existence.

L'Anthropocène est historique et concerne un système-Terre qui n'est plus géologique, mais concerne le vivant et son déploiement sur Terre.


3.
Arguments en faveur de
l'Anthropocène historique

Arguments ontologiques

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Si l'Anthropocène est une période historique, il s'agit alors pour nous de le situer dans le mouvement historique. Mais celui-ci est controversé. On va donc partir des données scientifiques.

D'une part, l'Anthropocène géologique, donc scientifique, fait intervenir 1) la machine à vapeur et donc la première révolution industrielle, 2) la Grande Accélération et donc les Trente Glorieuses, et enfin 3) le système-Terre.

D'autre part, le principal marqueur scientifique de l'Anthropocène, qu'il soit historique ou géologique, c'est le réchauffement climatique et la concentration en CO2 dans l'atmosphère.

Là, les données sont simples : jusqu'en 1800, la concentration est de 280 ppm (parties par million). Elle monte régulièrement à 310 ppm jusqu'en 1950, puis monte jusqu'à 415 ppm en 2020. Autrement dit, on a 3 étapes : stable avant 1800, accélération de 10 ppm par période de 50 ans jusqu'en 1950 et accélération de 75 ppm par période de 50 ans depuis 1950.

On retrouve donc les éléments des définitions géologiques de l'Anthropocène et on peut faire l'hypothèse que l'Anthropocène historique commence avec la première révolution industrielle et s'accélère massivement pendant les Trente Glorieuses. Cela ressemble au fond plus à une évidence ou une banalité qu'à une hypothèse révolutionnaire.

Creusons ce sillon.

Arguments historiques

- Le découpage historique traditionnel

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Que nous disait l'Histoire avant l'apparition de l'Anthropocène ?

L'époque moderne a été ouverte par la Révolution copernicienne (à partir de 1543 d'un point de vue épistémologique) et ses prémisses : le Quattrocento (renaissance et perspective), l'imprimerie (1454) et l'arrivée des Européens en Amérique (1492). Elle marque la fin du Moyen Âge. Elle se termine, selon les écoles, avec la Révolution française ou avec la première révolution industrielle au début du XIXe siècle et est suivie par l'époque contemporaine. Toutefois, certaines écoles considèrent que l'époque contemporaine commence au début du XXe siècle et d'autres qu'elle commence après la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945) ou même plus tard. Et certaines écoles considèrent que la modernité continue jusqu'à nos jours : bien des gens en 2023 se disent « modernes ».

L'hypothèse d'une époque anthropocène démarrant avec la révolution industrielle et voyant la modernité continuer en elle est donc finalement banale. Elle prend la place de l'époque contemporaine, avec les mêmes interrogations qu'elle sur l'après seconde guerre mondiale, sur le début du XXe siècle et sur son existence même. Toutefois, concernant ce dernier point (son existence même), la Grande Accélération donne une preuve ontologique de la réalité de l'Anthropocène.

- Le « trente-glorieusocène »

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Le terme de « grande accélération » est d'origine récente. Il naît dans le champ de la cosmologie à la fin des années 90 et concerne l'accélération de l'expansion de l'univers. Il conduit à introduire l'hypothèse d'une mystérieuse « énergie noire » qui augmente massivement l'étendue de notre ignorance.

Le terme intervient ensuite dans l'étude du système-Terre à partir de 2007. Cette Grande Accélération correspond aux Trente Glorieuses historiques et donne un regard nouveau sur cette période.

Les Trente Glorieuses sont pensées aujourd'hui comme un moment de développement exceptionnel de la modernité dans les pays développés entre 1945 et 1973. Un moment de développement économique, scientifique, technique et démographique (la télévision, la conquête spatiale, le numérique, les voitures en masse et le réseau routier associé, les TGV, les avions de ligne, l'augmentation de l'espérance de vie, la biologie moléculaire, la tectonique des plaques, les antibiotiques, le vaccin DTP, etc.). Le moment aussi de « la grande libération » : celle des peuples, des femmes, des genres, des mœurs, mais aussi des contraintes domestiques (la décolonisation, l'antiracisme, le féminisme, le mouvement LGBT, la nouvelle vague, le jazz, le rock, ...). Cela peut ressembler à une liste à la Prévert tant les domaines sont hétéroclites : c'est aussi ce qui fait notre monde et ce qui fait que nous ne voulons pas le perdre. Les Trente Glorieuses sont contemporaines mais aussi radicalement modernes dans le discours commun.

Mais ces années sont aussi celles de la Grande Accélération : le début des transformations massives du système-Terre avec l'augmentation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère et le réchauffement climatique associé, la perte massive de la biodiversité et l'accélération forte de la sixième extinction, la perturbation des cycles biogéochimiques de l'azote, du carbone et du phosphore, l'acidification des océans, les pollutions globalisées, dont les pollutions nucléaires.

Les Trente Glorieuses, c'est donc la modernité même et pourtant, c'est aussi le marqueur le plus clair de l'Anthropocène historique. À tel point que la querelle de mots précédente pourrait se résoudre avec l'apparition d'un nouveau : le « trente-glorieusocène ».

Ces Trente Glorieuses se sont achevées sur une crise économique (le choc pétrolier) et écologique (le rapport Meadows) au bout de 30 ans, mais de nouveaux horizons ont été ouverts par la révolution numérique et par la conquête spatiale, horizons toujours porteurs d'espoir et de progrès. La modernité anthropocène a donc continué son chemin, et son accélération, un peu partout dans le monde.

Arguments épistémologiques

Outre les arguments ontologiques et historiques, de nombreux arguments épistémologiques plaident en faveur d'une modernité anthropocène remplaçant, ou tout simplement désignant mieux, la modernité contemporaine. En voici la trame :

1) Critique de la raison pure

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D'abord la fin du XVIIIe siècle voit naître la philosophie de la modernité c'est-à-dire la philosophie de la science de Newton, avec le kantisme et sa Critique de la raison pure. Le kantisme sera, pour faire simple, « la » philosophie dominante jusqu'à la Grande Accélération et même après. C'est la philosophie qui théorise le « Cosmos » de la modernité, c'est-à-dire l'organisation globale de l'Univers.

2) Phénoménologie de l'esprit, entropie, darwinisme

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Toutefois, le post-kantisme, et particulièrement Hegel, ouvre d'emblée une nouvelle ère. Hegel disait : « La chouette de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée du soir ». La chouette de Minerve est le symbole de la connaissance. Hegel voulait dire de façon générale que la compréhension et la réflexion sur une époque ou un événement ne surviennent souvent qu'après coup. Et concrètement, il voulait dire que la compréhension de la science de Newton par Kant ne venait qu'après coup, c'est-à-dire qu'après qu'elle soit déjà dépassée. Ainsi, au XIXe siècle, Hegel développera une philosophie qui intègre une transformation dans le temps, transformation de l'esprit particulièrement avec sa critique de l' « entendement mort » kantien.

Par ailleurs le concept d'entropie verra le jour, faisant apparaître la notion d'irréversibilité : l'état de désordre tend à croitre naturellement. Autrement dit l'énergie se dissipe naturellement : le mécanisme horloger de Newton a donc vocation à s'arrêter.

Troisième point, le darwinisme et sa théorie de l'évolution feront apparaître une histoire de la vie inscrite dans le temps et les transformations.

Ces 3 évolutions sont les prémisses d'une sortie du paradigme intemporel de la mécanique de Newton.

3) Révolutions quantique et relativiste

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En 1900, Max Plank résolut le paradoxe du rayonnement du corps noir qui mettait à mal tout l'édifice de Newton qui ne pouvait rendre compte de certains rayonnements électromagnétiques d'objets chauds. Cette résolution a conduit au développement d'une nouvelle physique : la physique quantique.

De plus, la théorie de l'espace, du temps et de la gravitation sera revue en 1905 et 1915 par Albert Einstein et ses articles sur les relativités restreinte et généralisée. La relativité ouvre un nouveau point de vue sur la cosmologie.

Ces deux théories contribuent à faire avancer une histoire de l'Univers et à nouveau à sortir d'une mécanique horlogère.

4) Flèche du temps et néguentropie

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Le terme de « flèche du temps » est introduit en 1928 en physique quantique par Arthur Eddington dont les travaux ont par ailleurs contribué à établir la renommée d'Einstein. La flèche du temps, de bon sens dans le domaine du vivant, traduit, en physique quantique, l'idée d'irréversibilité des processus.

À quoi il faut ajouter l'introduction du terme de « néguentropie » en 1944 par Erwin Schrödinger (un des pères fondateurs de la physique quantique) dans un ouvrage appelé Qu'est-ce que la vie ?. Il y définit la néguentropie comme un principe qui caractérise le vivant en général et donc le système-Terre : un facteur d'organisation des systèmes biogéochimiques (l'équivalent du principe du « conatus » de Spinoza consistant à « persévérer dans son être »). La néguentropie du système-Terre s'oppose à l'entropie de l'Univers c'est-à-dire à sa tendance naturelle à la dissipation d'énergie, à l'épuisement et à la mort.

5) La nouvelle alliance

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Plus récemment, dans deux ouvrages d'épistémologie, La Nouvelle Alliance de 1978 et Entre le temps et l'éternité de 1988, Ilya Prigogine - prix Nobel de chimie - et Isabelle Stengers - philosophe - interrogeaient le fait que la physique depuis Galilée ait fait le choix de l'éternité contre le temps du devenir, autrement dit le choix d'un mécanisme horloger plutôt que celui de la vie.

***

La période historique anthropocène est donc en accord avec la réalité scientifique de l'évolution de la concentration du CO2 dans l'atmosphère, en accord avec les usages courants des historiens concernant la période contemporaine et en accord avec les principales évolutions scientifiques et épistémologiques depuis 250 ans.


4.
Le post-Anthropocène

L'Anthropocène ne fait pas table rase du passé moderne

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L'Anthropocène est une variante et une évolution de la modernité, mais c'est toujours la modernité. On peut parler de modernité anthropocène. C'est, on l'a vu, la modernité qui transforme le métabolisme du système-Terre à un point tel qu'elle compromet sa propre existence. À sa décharge, l'humanité le fait, ou le faisait, sans en avoir conscience (au moins pour la quasi-totalité des acteurs). Science sans conscience systémique n'est que ruine du système-Terre.

Mais la modernité anthropocène est aussi une période historique qui contient son achèvement en elle-même : parce que les dérèglements du système-Terre seront tels qu'ils finiront, si nous ne les arrêtons pas, par rendre impossible la production à l'origine de ces dérèglements. Dans tous les cas (arrêt volontaire ou involontaire), la modernité anthropocène ne durera pas parce qu'elle ne peut pas durer.

Le confinement mondial de 2020 fut la première manifestation d'un dérèglement du système-Terre affectant la production mondiale. Il a ainsi fait prendre conscience à l'humanité que nous avons un problème systémique majeur et que nous sommes arrivés au bout d'un cycle. Cette prise de conscience s'éclaircit à chaque nouvelle catastrophe climatique : mégafeux au Canada, inondations au Pakistan, canicules un peu partout, entre autres

Le post-Anthropocène

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Mais comment penser ce qui nous attend après ? L'histoire éclaire nos choix et nous montre que des alternatives étaient possibles. Mais il s'agit ici de caractériser la période dans laquelle nous allons entrer. Et là, l'histoire ne nous aide pas : elle s'occupe du passé, pas de l'avenir ! Il n'y a pas, en histoire, d'époque post-contemporaine ou postmoderne.

Le postmodernisme existe bien, mais c'est plutôt un concept philosophique. Il considère une nouvelle période historique faisant suite, on ne sait pas bien quand, à la modernité au sens large, celle qui englobe l'époque contemporaine que nous avons renommée époque anthropocène. Les postmodernes s'inscrivaient dans le désenchantement du monde, la crise de l'idée de progrès et l'effondrement des idéologies. On peut retenir de l'hypothèse postmoderne l'idée générale d'un « après la modernité » et l'idée d'une crise du progrès qui se trouve matériellement validée du fait de la limitation des ressources et du dérèglement de notre environnement vital.

Or, on a vu que l'Anthropocène doit nécessairement s'arrêter. Décidons donc d'appeler l'époque qui le suivra bientôt le « post-Anthropocène ». On peut alors proposer une définition pour le post-Anthropocène : c'est la période historique qui suivra l'Anthropocène et qui sera telle que l'humanité cessera de transformer le métabolisme du système-Terre à un point tel qu'elle compromet sa propre existence.

Le monde post-Anthropocène arrivera de toute façon, mais il pourra se réaliser de plusieurs façons bien différentes : apocalyptique, autoritaire (et dans ces deux cas, peu désirable ou pas désirable du tout) ou démocratique et désirable.

Précisons notre propos. Le post-Anthropocène sera apocalyptique si nous continuons dans l'Anthropocène sans rien faire de significatif : si par exemple nous laissons la température mondiale augmenter de 4 degrés ou si nous continuons à recouvrir la Terre de pipelines et de gazoducs. Dans ce cas, l'hypothèse apocalyptique est légitime : catastrophes climatiques, migrations gigantesques et guerres nous attendent. L'humanité survivra, mais dans des conditions très difficiles. Nos civilisations n'y survivront probablement pas.

Autre option, le post-Anthropocène sera autoritaire si les démocraties estiment qu'il faut garder une pratique économique fondée sur la rentabilité à court terme sans se soucier principalement du système-Terre, mais qu'elles compensent les conséquences de cette pratique en imposant aux masses un comportement réduisant les effets de la production et de la consommation anthropocènes. C'est le chemin illibéral qui peut parfois déjà apparaître. Du côté occidental, les démocraties se transformeront en empire plus ou moins autoritaire, plus ou moins américain et/ou onusien et/ou atlantiste et/ou européiste ; avec le risque permanent d'un effondrement dans un post-Anthropocène apocalyptique.

Mais le post-Anthropocène peut aussi rester démocratique si nous prenons en compte la réalité de l'Anthropocène historique, de son échec, mais aussi des progrès scientifiques et techniques qui l'accompagnent et qui permettent de penser et de réaliser un monde de demain désirable. C'est le projet du parti post-anthropocèniste tel qu'on va le développer ici. Dans cette option, le post-Anthropocène serait une nouvelle étape de la modernité et un progrès.

Notre avenir sera donc : soit de la science et de la technique avec conscience systémique (conscience de notre appartenance au système-Terre et de notre dépendance) et la continuité transformée de la modernité ; soit la ruine de la modernité, par la ruine du système-Terre ou par la ruine de la démocratie. Le nouveau travail de la chouette de Minerve est donc à la fois d'éclairer la période qui s'achève, l'Anthropocène, et de concevoir la période qui vient, le post-Anthropocène.

On comprend donc bien que la question du post-Anthropocène est d'abord politique (politique voulant dire le choix d'un type d'administration des ressources, de leur production, de leur partage et de leur consommation) et cela, quel que soit le chemin choisi.

Bruno Latour a abordé la question et parle de « nouveau régime climatique » pour désigner le nouveau régime politique qui devra se mettre en place à l'époque post-anthropocène. Avec cette formule et l'adjectif « climatique », Latour voulait sensibiliser au fait que la politique ne pourra plus être seulement nationale, mais qu'elle devra aussi être pensée à l'échelle du système-Terre. Et aussi sensibiliser au fait qu'il faudra pour cela, pour chaque nation, un « nouveau régime » remplaçant son « ancien régime » quel qu'il soit au départ, démocratique ou pas. Cela pose aussi la difficile question des relations internationales et des organisations politiques internationales que nous aborderons à la fin de ce manifeste.

Avec l'accord de Paris de 2015 et sa limite de la hausse de la température globale à 1,5 degré, avec la pandémie de la COVID-19 et ses confinements généralisés, et avec les événements climatiques exceptionnels qui se succèdent comme une nouvelle norme, on peut considérer l'année 2020 comme une expérience à grande échelle du nouveau régime climatique, qu'il soit autoritaire ou démocratique.

Crise d'habitabilité - crise des limites

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Pour mieux appréhender le monde qui nous attend, nous devons bien prendre conscience du fait que la modernité anthropocène a déstabilisé le système-Terre en allant jusqu'à créer une crise majeure d'habitabilité : une crise de l'« oïkos ». Oïkos est un terme polysémique désignant la famille, la maison et/ou le patrimoine et qu'on retrouve dans la racine des mots « écologie » et « économie ». Les 3 manifestations les plus frappantes de cette crise de l'oïkos sont : 1) le réchauffement climatique et l'accroissement du nombre des phénomènes climatiques extrêmes, 2) la sixième extinction et 3) les migrations. Sur ce dernier point, précisons que selon les estimations, plus de 250 millions de personnes vivaient dans un pays autre que leur pays de naissance en 2020, soit plus de 2 fois plus qu'en 1990 et plus de 3 fois plus qu'en 1970. Et ces taux vont encore augmenter avec les migrations climatiques.

Mais la crise d'habitabilité est aussi une crise des limites : ce sont les limites matérielles du système-Terre qui sont atteintes causant sa déstabilisation, et c'est du coup le modèle d'un système sans limites, autrement dit le modèle d'un système infini, qui s'effondre sous nos yeux ébahis.

C'est la Grande Accélération qui a mis au jour ces limites, en les atteignant, et qui a produit la crise d'habitabilité. Et cela par le développement économique du capitalisme avec sa logique binaire, avec sa logique de profit et de retour sur investissement à court terme, et avec son modèle économique de ressources planétaires infinies.

Ces limites et cette crise d'habitabilité sont communément reconnues par l'ensemble des Nations puisque l'accord de Paris a défini une sorte de « respons-habitabilité » (une réponse à la crise de l'habitabilité) : la nécessité morale de faire sa part pour éviter le réchauffement et l'obligation de réparer les dommages causés. Et pourtant, on l'a déjà rappelé, aujourd'hui, en 2023, alors que nous devrions arrêter toute construction de nouveaux pipelines et de nouveaux gazoducs pour rester conformes aux objectifs de l'accord de Paris, les principaux groupes pétroliers, plus riches que jamais, projettent d'en construire de quoi faire des dizaines de fois le tour de la terre.

Progrès et fin du dualisme Nature/Culture

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Mais la fin de la modernité anthropocène à venir ne s'explique pas uniquement par la crise majeure du système-Terre. Elle trouve aussi sa justification dans les progrès révolutionnaires de la connaissance scientifique qui sont apparus aussi depuis le début du XXe siècle en réponse à la crise de la physique moderne de base qu'était et qu'est toujours la physique newtonienne, et apparus aussi depuis la Grande Accélération.

C'est la modernité, avec son développement scientifique qui a rendu possibles ces progrès dont les résultats principaux vont à l'encontre des fondements mêmes de la modernité. Cela a commencé au début du siècle avec les physiques quantique et relativiste qui conduiront, entre autres, à dynamiter le mécanisme horloger et temporellement réversible de la physique newtonienne pour introduire la flèche du temps. Et cela a continué avec la mise au jour de la néguentropie, de la systémique des écosystèmes et du déterminisme systémique contre le si puissant et si fécond déterminisme binaire de la physique galiléo-newtonienne. Ça s'est cristallisé dans la mise au jour d'un système-Terre fini et fragile dans ses équilibres à l'encontre de l'Univers infini et omnipotent des modernes. Ce faisant, la science anthropocène produit un matérialisme et une scientificité beaucoup plus avancés que ceux des modernes.

Parce qu'on n'a plus de révolution universelle comme la révolution astronomique copernicienne ou les révolutions quantique et relativiste et le big bang qui a suivi, on fait comme si toutes les révolutions de l'habitabilité n'en étaient pas. Pourtant, que de révolutions : révolution géologique avec la tectonique des plaques, révolution biologique avec l'ADN, révolution médicale, révolution procréative, révolution numérique, révolution des télécommunications, révolution des matériaux, et tant d'autres.

Ces révolutions de la connaissance scientifique fondent l'existence d'un nouveau paradigme épistémologique (on le détaillera dans ce manifeste) que la simple émergence des Anthropocènes historique et géologique pouvait aussi faire supposer. En effet, en faisant se rejoindre l'histoire humaine et l'histoire naturelle, l'Anthropocène ruine la distinction entre histoire humaine et histoire naturelle et par là même, le dualisme Nature/Culture proposé par Descartes où l'homme « se rend comme maître et possesseur de la Nature ». Et finalement, tous les dualismes. Nous croyions maîtriser la Nature : nous réalisons que nous ne contrôlons ni ne prévoyons plus ses réponses. La crise de la COVID a servi de révélateur planétaire.

Avant d'aborder les fondements de ce nouveau paradigme épistémologique, on va revenir sur la vision du monde qui sous-tend le paradigme post-anthropocèniste.



Manifeste du parti post-anthropocèniste

Vision du monde

1.
Paradigme :
un retour sur Terre

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Un paradigme, de façon générale, désigne une manière de voir les choses, autrement dit un modèle de pensée. En science, particulièrement, quel que soit l'objet de la science, un paradigme c'est une manière de voir l'objet étudié par la science en question, manière qui pose un cadre dans lequel toute la compréhension et toute la recherche s'inscrivent. Un paradigme au temps T permet de comprendre la totalité d'une science au temps T.

Mais l'idée de paradigme est aussi associée à l'idée de changement de paradigme. Les tenants du paradigme en cours résistent toujours à l'apparition d'un nouveau paradigme, car celui-ci signifie toujours la fin de leur vision du monde, et plus matériellement, la fin de leur monde, avec ses privilèges. Un changement de paradigme c'est donc toujours une révolution.

Le paradigme le plus général est celui qui traite du monde en général, c'est-à-dire de la totalité des objets du monde, autrement dit du Cosmos. C'est ce que produisent les cosmologies de toutes les cultures de tout temps. L'archétype du changement de paradigme, en Occident, c'est la « révolution copernicienne » : le passage du monde géocentrique clos des Anciens au monde héliocentrique infini des Modernes. C'est le B-A-BA de l'épistémologie et de l'histoire des sciences modernes. L'illustration la plus courante de ce changement de paradigme est donnée par ce qu'on appelle la « gravure sur bois de Flammarion ».

Gravure sur bois dite « de Flammarion », publiée en 1888.
Auteur inconnu.

Cette gravure nous montre un homme, un étudiant ou un pèlerin, qui, motivé par la recherche de connaissance ou le souhait de rendre hommage, découvre un au-delà, un autre monde. Son monde, c'était un monde clos : la Terre avec ses clochers et sa nature, située au centre d'une sphère étoilée. Dans ce monde, le Soleil, la Lune et les étoiles tournaient autour de la Terre. Le nouveau monde, c'est l'Univers infini, déterministe et rationnel, caractérisé par la symbolique mécaniste des roues évoquant l'idée d'un Dieu horloger créant les lois de l'Univers comme des rouages, mais caractérisé aussi par la symbolique du mur de flammes au premier plan qui évoque l'idée d'une grande puissance contrôlable. Ce nouveau monde, c'est le paradigme de la modernité : un Univers infini, déterministe et puissant.

Comme la révolution copernicienne, la révolution post-anthropocène nous fait entrer dans un nouveau monde et dans un nouveau paradigme. Nous quittons le monde moderne et anthropocène pour entrer dans celui du post-Anthropocène. Comment le caractériser ?

On pourrait imaginer une nouvelle illustration dans l'esprit de celle de Flammarion pour s'en faire une idée. Elle serait inversée : l'homme serait alors placé du côté gauche, le corps dans l'Univers avec le soleil, la lune, les étoiles, des satellites, des fusées et une toile de fond de circuit électronique. Il passerait la tête dans le monde de droite, clôturé par une voute nuageuse, pour découvrir la Terre. Une Terre avec une aire urbaine, des cheminées d'usine fumant jusqu'aux nuages, une forêt, un feu de forêt, un océan, un porte-conteneurs, un paquebot géant de croisière, un désert, une tornade. Cet homme serait un voyageur d'aujourd'hui : un touriste avec sa tenue de touriste (short, casquette, baskets, sac à dos).

Dessin de Lawrence L. , 11 ans - 2023

En bas de la gravure de Flammarion, on trouvait parfois la formule chrétienne : « Urbi et Orbi ».

À l'origine, la formule du pape s'adressait au local (l'urbi, c'est la ville de Rome) et à l'universel (l'orbi, c'est la surface de la Terre donc toutes les communautés humaines).

Dans la gravure de Flammarion, la formule est réinterprétée : l'urbi locale devient la surface de la Terre comme Cité avec tous ses habitants humains ; et l'orbi universelle devient l'Univers astronomique infini : on s'adresse désormais à tous les êtres pensants, indépendamment de leur corps et de leur lieu d'habitation.

Dans notre nouvelle illustration, la formule est de nouveau réinterprétée avec un retour sur Terre.

L'urbi locale c'est toujours la Cité terrestre avec tous ses habitants. Elle concerne les humains et leurs cultures.

Mais l'orbi universelle a complètement changé. L'orbi universelle concerne désormais l'espace d'habitabilité terrestre (et plus seulement la surface de la Terre de la première orbi) et on s'adresse désormais à tous les êtres terrestres, actifs à notre échelle de temps, vivants ou non. La nouvelle orbi, c'est notre lieu de vie commun à tous, humains et non-humains sur Terre, lieu de vie que nous habitons et que pour partie nous constituons. C'est un espace limité, mais rempli d'un nombre d'interactions non fini et non dénombrable. L'Univers n'intervient plus que pour les échanges que nous avons avec lui dans l'espace d'habitabilité terrestre. Il n'y a plus d'être pensants extraterrestres. La nouvelle orbi est un universel matériel et spatialement limité.


2.
Ontolologie :
système-Terre et Mitdasein

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La révolution post-anthropocène est donc un retour sur Terre dans un espace fini. C'est cet espace qu'on nomme la « zone critique ». C'est la fine pellicule de quelques dizaines de kilomètres d'épaisseur (approximativement du fond de la fosse des Mariannes à la stratosphère) qui sert de peau ou d'interface entre l'intérieur de notre planète et le reste de l'Univers. Dans cette zone critique se déploie le système-Terre, c'est-à-dire le système d'interactions biogéochimiques de tous agents terrestres, vivants ou non.

Les agents terrestres peuvent aussi s'appeler « étants actifs ». Latour parle d' « agency » ou de « puissance d'agir ». Un agent terrestre est un étant individuel ou un système d'étants qui interagit avec d'autres agents terrestres. Une bactérie, un homme, une ville, une fourmilière, un fleuve, un iceberg en tant qu'écosystème, un rocher en tant qu'écosystème, le Mistral, le Gulf Stream, El Niño, etc. : tous sont des agents terrestres.

Le système-Terre est l'écosystème global, composé, comme tout écosystème, d'une part d'un milieu - le biotope - qui est un lieu de vie défini par des caractéristiques physiques et chimiques déterminées relativement uniformes, et d'autre part des organismes qui y vivent - la biocénose.

La zone critique, c'est le biotope du système-Terre. C'est une « res extensa » (chose étendue) non vivante et très théorique, car elle est en partie construite par la biocénose qui l'habite.

Comme tout écosystème, le système-Terre a un métabolisme, c'est-à-dire un ensemble de transformations biogéochimiques qui se produisent en son sein, en prélevant l'énergie nécessaire dans son environnement, c'est-à-dire à ses interfaces avec l'intérieur et l'extérieur de la Terre, principalement la lumière du Soleil.

Ce système-Terre, avec ses interactions infinies, avec ses ressources finies qui s'épuisent, et avec son habitabilité dégradée par les conséquences de la Grande Accélération, c'est le point de vue ontologique du paradigme post-anthropocène.

Un regard pressé de moderne jugera cette perspective réductrice et déprimante. Pourquoi se limiter à un monde fini quand l'Univers astronomique infini s'offre toujours un peu plus à nos spéculations, à nos techniques et à nos imaginaires ?

Tout simplement parce que si notre monde, le système-Terre, est spatialement fini, il est aussi, ontologiquement, tout autant infini, si ce n'est plus, que l'Univers : il y a plus d'organismes vivants macroscopiques et microscopiques sur Terre que d'étoiles observables dans l'Univers. Combien d'êtres vivants, combien d'êtres non vivants, combien d'interactions entre ces êtres peuplent notre monde ? Et qu'en savons-nous ? Il y a là de quoi nourrir pour longtemps nos appétits, et même nos hubris, spéculatifs, techniques et imaginaires. Nous commençons tout juste à lever le voile sur la systémique des holobiontes (notre corps comme écosystème pour notre biocénose microbiotique), sur l'épigénétique ou sur les phages, entre autres. La révolution post-anthropocène promet d'être une fête pour les sciences du vivant et de l'habitabilité. La sixième extinction réduit catastrophiquement le nombre des espèces, mais nous en savons de plus en plus sur leur fonctionnement et leurs interactions.

Ajoutons un petit point métaphysique radical : le philosophe Jean Luc Nancy soulignait en 2007 que l' « être-là » de Heidegger, le fameux « Dasein » issu de son œuvre principale de 1927, Être et Temps, était chez Heidegger, un « être avec » : Mitsein, et même un « être-là-avec » : Mitdasein (« be there whith »). Le texte célèbre sur la technique de Heidegger peut se relire efficacement avec ce prisme. On peut ajouter, pour le plaisir du jeu de mots, qu'il s'agit finalement dans Être et Temps (Sein und Zeit en allemand) d'un « Mitdasein in Zeit » : être, là, avec d'autres, avec qui on interagit, dans le temps. Autrement dit, un « être-au-monde » situé et concret parce qu'en relation. Cet être-au-monde là s'oppose à la « chose étendue », la « res extensa » de Descartes, qui, elle, fait abstraction de toute interaction. Le Dasein élaboré dans l'ouvrage Être et temps peut donc être compris comme une première approche d'une ontologie anthropocène que la philosophie occidentale commençait donc déjà à théoriser en 1927.


3.
Épistémologie :
le déterminisme systémique

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La révolution copernicienne avait invalidé définitivement le monde clos et géocentré des Anciens. La Révolution française a fini par invalider définitivement la monarchie absolue. Les révolutions technologiques enterrent les révolutions précédentes. C'est pourquoi on pense souvent que les révolutions font table rase du passé. Toutefois, les révolutions quantique et relativiste du début du XXe siècle n'ont pas invalidé la révolution newtonienne : elles l'ont complétée. De même la révolution post-anthropocène, ou révolution systémique, n'invalide pas la révolution moderne : elle la complète.

Toutefois, le monde clos et confiné dans lequel nous devons réentrer est en réalité, ontologiquement, beaucoup plus vaste que celui que nous quittons, beaucoup plus vaste que l'Univers infini. Et il n'a rien à voir avec celui que nous avons quitté à l'orée de l'ère moderne, c'est-à-dire rien à voir avec le monde clos des Anciens.

Il nous faut donc une nouvelle épistémologie pour penser ce nouvel infini qui s'offre à nous. Cette nouvelle épistémologie, nous ne cessons de la construire depuis le début du XXe siècle, mais elle n'est pas encore devenue « mainstream » (ou standard). Cette nouvelle épistémologie a pourtant déjà son paradigme : c'est celui du déterminisme systémique par opposition au déterminisme binaire de la modernité.

Cette opposition peut sembler polémique et méprisante : l'expression du rejet d'un réductionnisme binaire simpliste. Mais il n'en est rien. Un tel point de vue serait à son tour réductionniste et binaire. Au contraire, soulignons que le binaire, c'est la dichotomie, c'est-à-dire le fondement même de la logique et des mathématiques qui nous ont permis de comprendre et d'exploiter le monde. C'est le fondement même de la modernité, de ce qui a permis tout notre confort et de ce qui nous a permis l'accès à la connaissance du système-Terre. Et c'est aussi le monde du numérique dans sa totalité. Le déterminisme binaire de la modernité est donc une puissance gigantesque et extraordinairement efficace à laquelle nous devons beaucoup et qui nous apportera encore beaucoup. Nous n'allons donc pas nous en débarrasser comme d'une vieille croyance devenue superflue, car son efficacité est toujours réelle pour notre développement en tant qu'humain et pour notre confort. Mais nous devons remettre le déterminisme binaire à sa place d'outil performant, à sa place de méthode réductrice efficace et nécessaire, mais pas suffisante.

La révolution post-anthropocène viendra alors compléter la révolution moderne : et pour parler comme Bruno Latour, c'est elle qui fera que nous allons devenir vraiment modernes, c'est-à-dire que nous allons devenir vraiment matérialistes alors que notre modernité nous a enfoncés dans un spiritualisme hors-sol et délétère dont l'économie contemporaine capitaliste est la déesse morbide. La révolution post-anthropocène est un matérialisme de niveau supérieur : un plus grand nombre d'objets et un plus grand nombre d'interactions entre les objets seront étudiés, connus, utilisés, au détriment des réductions dangereuses de la raison binaire.

Le paradigme du post-Anthropocène est donc celui du déterminisme systémique, avec ses interactions multiples et asynchrones, avec ses boucles de rétroactions, qui peuvent empirer ou atténuer les situations, et avec son fond d'imprévisibilité du fait de l'accroissement exponentiel des possibles par les interactions (imprévisibilité qu'on appelle aussi hasard). Gaïa, nom poétique et occidentalocentré pour le système-Terre faisant référence à la mythologie grecque, comme tout système non binaire, a ses raisons que la raison ignore. C'est une réalité que nous prenons déjà en compte avec le principe de précaution.

L'épistémologie post-anthropocène, comme l'ontologie post-anthropocène, promet d'être une fête pour l'esprit, et aussi, pour peu qu'on le décide, une fête pour nos corps et nos imaginaires, car le potentiel de ce qu'on peut, de ce qu'on va, et de ce qu'on a déjà découvert est énorme.

Ainsi, plutôt que de s'extasier sur l'infini de l'espace, il est temps s'extasier sur l'infini des étants terrestres. Il faut adapter la formule de Kant à l'état de nos connaissances. Ce n'est plus uniquement le ciel étoilé au-dessus de moi qui doit susciter une admiration et une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, mais aussi, et même surtout, le système-Terre autour de moi et en moi. Quant à la loi morale, on peut continuer à l'admirer et à la vénérer, mais il va falloir l'adapter à un universel concret centré sur le système-Terre et sur les interdépendances de ses étants actifs plutôt que d'en rester à l'universel abstrait des lois universelles et d'une humanité seul sujet terrestre doté de droits et concerné par la politique.



Manifeste du parti post-anthropocèniste

Fondements de
l'écophysique

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Nous sentons bien que nous ne convaincrons personne si nous n'approfondissons pas cette vision du monde post-anthropocène. Nous allons donc aborder les grandes lignes des principes de la nouvelle science qui gouverne le monde post-anthropocène dans lequel nous sommes entrés et qu'on appelle ici « écophysique » (on reviendra sur ce néologisme). Elles suffiront à bien comprendre ce nouveau paradigme.

Ces grandes lignes peuvent se structurer en 3 parties :

  1. La partie logico-mathématique, avec la mise au jour du déterminisme systémique. On peut appeler cette partie « éco-organisation ». C'est la partie la plus aride de ce manifeste. Elle nous conduira à distinguer et opposer le déterminisme binaire et le déterminisme systémique.
  2. La partie physique (au sens de science de l'Univers, de la nature et de la vie), avec la mise au jour du système-Terre comme nouveau Cosmos et la création d'une nouvelle science : « l'écophysique ». Elle nous conduira à distinguer et opposer le « Cosmos-Terre » du « Cosmos-Univers », mais aussi le « Mitdasein » dans le système-Terre de la « res extensa » dans l'Univers.
  3. La partie éthique et politique nous conduira à distinguer et opposer le « contrat social » et le « contrat naturel », mais aussi le « Volkerstadt » (la République mondiale ») du « Volkerbund  » (l'alliance des peuples).

1.
Éco-organisation

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Il va être difficile d'aborder les notions d'éco-organisation en restant à un niveau général sans sombrer dans une abstraction creuse. Je demande au lecteur de l'attention et d'accepter, s'il est novice en ces matières, le chemin qui le mènera à des conclusions accessibles.

L'organisation relève, de façon générale, de la logique. Elle demande de la pratique technique et de l'habitude pour pouvoir être maîtrisée. Sa maîtrise abstraite est d'autant plus difficile que de nombreuses théories existent, associées à des syntaxes et des méthodes diverses.

Toutefois, à l'aube de la modernité, Descartes, dans son discours sur la méthode, avait décidé d'oublier les anciennes méthodes, celles des 256 syllogismes scolastiques, complexes et pas toujours très utiles, pour partir sur 4 préceptes simples et efficaces. Descartes, philosophe et logicien en l'occurrence, faisait suite à Galilée le physicien disant que l'Univers était écrit en langage mathématique. Descartes proposa donc une méthode, une logique, simple et efficace pour rendre compte du monde.

C'est cette même démarche d'une recherche logique pour rendre compte du monde qu'il nous faut renouveler, même si elle s'avère plus complexe que la démarche cartésienne.

***

Il existe 3 modèles d'organisation : le modèle ensembliste, le modèle hiérarchique et le modèle « en réseau ». Ils sont associés au déterminisme binaire. C'est la compréhension de cet ensemble qui permet d'éclairer le nouveau déterminisme qui doit désormais nous orienter dans la pensée, dans l'« habiter » et dans le « panser » le monde altéré : le déterminisme systémique, non binaire et non réducteur. Tout ce chapitre technique a pour but de fonder ce déterminisme systémique et de rappeler ce que l'on doit à la pensée du rhizome.

Déterminisme binaire

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Les deux premiers modèles, ensemblistes et hiérarchiques, sont ceux de la modernité. Ils sont associés au déterminisme binaire.

- Modèle ensembliste

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L'approche ensembliste consiste à regrouper ce qui va ensemble : par exemple, les pommes avec les pommes. Les individus (chaque pomme) sont identifiés comme appartenant à un même ensemble (l'ensemble des pommes). On peut ensuite créer des sous-ensembles de pommes jaunes et de pommes rouges. Ou de pommes mûres et de pommes non mûres. Les catégories de regroupement (pommes ou poires, couleur, caractère mûr, etc.) peuvent donc être très nombreuses et permettre de très nombreuses classifications pas forcément très objectives (mettre le soleil et les pommes jaunes dans le même ensemble d'objets jaunes est peu utile pour la compréhension du monde). Cette approche ensembliste permettait de faire des déductions grâce à la syllogistique abandonnée par Descartes. Ainsi le « fameux » et utile syllogisme BARBARA : tous les Grecs sont des hommes, or tous les hommes sont mortels, donc tous les Grecs sont mortels. Ou le plus rhétorique syllogisme FESTINO : aucun quadrupède ne marche sur deux pattes, or certains animaux marchent sur deux pattes, donc certains animaux ne sont pas des quadrupèdes. Il y en a 256 comme ça !

- Modèle hiérarchique

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L'approche hiérarchique mise en œuvre par Descartes consiste à décomposer un individu en composants, ou un problème en sous-problèmes, ou un ensemble en sous-ensembles disjoints (c'est-à-dire sans individus communs). Autrement dit, une totalité en parties. L'opération peut être répétée pour chaque composant, chaque sous-problème, chaque sous-ensemble.

C'est l'approche préconisée dans son Discours de la méthode avec ses 4 principes matérialistes de bon sens, par opposition à l'approche ensembliste de la scolastique avec ses 256 syllogismes d'inspiration aristotélicienne et rhétorique.

Cette méthode de décomposition crée une relation hiérarchique entre l'individu et ses parties, chaque partie pouvant à son tour être décomposée. Cette relation forme ce qu'on appelle une arborescence.

Une arborescence est un objet mathématique particulier, très pratique, qui correspond aux arbres généalogiques, aux organigrammes des entreprises, au rangement dans des dossiers et sous-dossiers (et particulièrement aujourd'hui à l'organisation des disques durs de nos ordinateurs), à toutes les organisations dites pyramidales et à bien d'autres choses.

Il est facile de se représenter une arborescence avec l'image d'un arbre composé de son tronc unique, de ses branches, de ses sous-branches et de ses feuilles.

Quand elle s'applique à un concept, les composants du concept sont ses caractéristiques ou ses propriétés (un lecteur a un nom, un prénom, une adresse, des livres sur sa table de chevet).

Mais la méthode de décomposition peut aussi s'appliquer à la population entière qu'on regroupe en sous-ensembles eux aussi décomposables et formant autant de composants dans l'ensemble complet définissant le concept. Ça rejoint le modèle ensembliste. Chaque sous-ensemble peut être vu comme une branche du tronc qu'est le concept, c'est-à-dire l'ensemble général, en finissant par l'élément dont chaque caractéristique se retrouve comme une dernière sous-branche de l'élément. C'est le fondement de nos tableurs numériques modernes : les composants correspondent aux colonnes que les logiciens appellent « la compréhension » et les éléments correspondent aux lignes que les logiciens appellent « l'extension ». Chaque information du tableur est une « data », celle de nos très contemporains « data-scientists ».

Enfin, notons que la décomposition est binaire : un composant provient d'un composé et d'un seul, une branche provient d'une autre branche et d'une seule jusqu'à remonter au tronc. C'est une relation de parenté : un composant est enfant d'un autre. Ou pas. C'est binaire.

- Déterminisme binaire

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Les arborescences ne sont pas qu'un outil de classement : c'est aussi un outil de déduction logique. La déduction consiste à appliquer des règles logiques universelles qui peuvent se réduire à la règle du « détachement » traditionnellement appelé « modus ponens » : p + (p=>q) => q (on lit « p plus p implique q, implique q »), ou à consister à mettre en œuvre des règles empiriques (si... sinon...). Les outils de déduction logique se traduisent à leur tour par des arbres, qu'on retrouve par exemple dans les arbres de vérité, les arbres de décision ou les arbres des chainages avant et arrière de l'intelligence artificielle.

Ce déterminisme arborescent, on peut l'appeler « déterminisme binaire ». Il s'applique à des données arborescentes et aussi, on le verra juste après, aux données « en réseau » qu'on appellera « réticulaires ». Le déterminisme binaire, c'est donc essentiellement une logique binaire appliquée à une ontologie binaire. Il est extrêmement puissant et fécond. Notre civilisation scientifique et technique, moderne et numérique, se fonde sur lui.

Pour lui, « rien n'est sans raison ». La raison se trouve dans l'arbre de déduction logique et/ou dans l'arbre de décomposition matérielle.

Ce principe du déterminisme binaire (rien n'est sans raison) a toutefois ses limites. En mathématiques, tout système axiomatique suffisamment puissant pour décrire les nombres naturels contient des énoncés indécidables, c'est-à-dire pour lesquels on ne peut pas décider s'ils sont vrais ou s'ils sont faux. En physique quantique, la « réduction du paquet d'ondes », la « corrélation instantanée onde-particule » ou « l'intrication quantique » contiennent des paradoxes insurmontables à notre entendement. Énoncés indécidables et paradoxes insurmontables montrent les limites du déterminisme binaire en mathématiques et en physique.

Dans les sciences de la nature et de la vie, jusqu'aux sciences humaines et sociales, le déterminisme binaire fonctionne selon un principe majeur : le « ceteris paribus », c'est-à-dire « toutes choses égales par ailleurs ». Ce principe suppose que tous les autres facteurs influençant une loi donnée (naturelle ou sociale), autrement dit un « p=>q », restent constants, afin de pouvoir étudier l'impact isolé d'un antécédent (un « p »). C'est le principe du réductionnisme qui réduit les comportements du système-Terre (donc les sciences de la Nature, de la Terre et de l'homme) à des comportements logico-mathématico-physiques relativement simples et entièrement déterministes. Ça se révèle, bien que puissant et fécond, factuellement faux.

- Modèle en réseau

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Ajoutons pour finir sur le déterminisme binaire qu'il concerne aussi les organisations en réseau et commençons par clarifier le concept de réseau. En mathématiques, un réseau est un ensemble de points (appelés « nœuds ») reliés entre eux par des liens qui représentent les connexions entre ces points. On peut avoir autant de liens qu'on veut entre les points, sans ordre particulier par défaut. Les points peuvent être ce qu'on veut (un nombre, un individu, une ville, etc.). Mais ils sont de même nature.

Les organisations arborescentes sont des réseaux particuliers : les liens traduisent une relation de parenté telle qu'un point ne peut avoir qu'un seul parent et qu'il existe un point unique qui n'a pas de parent. Si ce n'est pas le cas (en cas de boucle ou de double parenté), on a un réseau.

Un réseau peut être mixte : avoir des parties arborescentes et des parties qui ne le sont pas.

Le concept de réseau est aujourd'hui largement utilisé. Les réalités qu'il recouvre sont notre quotidien : réseaux de transport, réseaux de distribution, réseaux de télécommunication, réseaux informatiques, réseaux sociaux, réseaux professionnels, réseaux de neurones, etc.

À ces organisations en réseau, on peut appliquer le déterminisme binaire, comme on le faisait aux organisations arborescentes.

Notons que, autant on avait plusieurs adjectifs communs pour décrire les organisations arborescentes (on peut aussi dire « pyramidales » ou « hiérarchiques ») autant la langue française n'offre pas d'adjectif commun pour parler d'une organisation en réseau. Toutefois, l'adjectif « réticulaire » existe et veut dire « ce qui forme ou ce qui ressemble à un réseau ». Mais son usage est actuellement limité principalement à l'anatomie dans des descriptions très techniques. On va choisir ici de l'employer pour décrire les organisations en réseau auxquelles s'applique un déterminisme binaire. On va donc parler d'organisations réticulaires pour décrire des réseaux qu'on qualifiera de binaires. Avec le développement des réseaux informatiques (réseaux filaires, wifi et réseaux d'entreprise), le modèle réticulaire des réseaux binaires s'est massivement développé.

Enfin, ajoutons que les réseaux de données se sont aussi massivement développés du fait du développement des outils de calculs numériques. On a vu que les données numériques étaient représentées ou représentables dans des tableurs numériques. Ce sont des données binaires qui mixent les modèles ensemblistes et hiérarchiques. On peut y ajouter des relations entre les individus. Ces relations peuvent être hiérarchiques ou pas, peuvent être décomposées, ou pas, peuvent elles-mêmes être mises en relation, ou pas. Ainsi l'organisation des données informatiques sur tous les serveurs de la planète est réticulaire ou hiérarchique. Les informaticiens parlent de « format relationnel » ou de « format SQL » pour une organisation réticulaire et de « format JSON » pour une organisation hiérarchique.

Déterminisme systémique

- Modèle rhizomique

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Cher lecteur, j'espère ne pas t'avoir perdu avec des descriptions abstraites et mathématiques de réalités très concrètes. Elles vont nous permettre de mieux appréhender le concept de rhizome et le déterminisme systémique, ces deux notions trouvant leur utilité principale quand on les applique au système-Terre et d'abord au vivant.

Jusque-là, nous en sommes restés à la présentation des organisations binaires (arborescentes), fondées sur la logique binaire. C'est le monde de la calculabilité. Dans le binaire, tout est calculable : c'est le B.A.BA de la modernité. La philosophie de Kant est celle qui théorise ce monde à travers les principes de la mécanique classique de Newton (et la mise au jour des antinomies de la raison pure n'y change rien).

Le binarisme a fait ses preuves : il permet de décrire l'Univers et nous a permis, conformément à la prescription de Descartes, de nous croire « maîtres et possesseurs de la nature ». Mais pas de l'être. Car chacun sent bien que la pensée comme le vivant ne peuvent pas se réduire au binarisme. On va donc faire apparaître un nouveau concept d'organisation : le rhizome.

Rhizome est d'abord un terme de botanique : c'est une tige souterraine, vivace, généralement à peu près horizontale, émettant chaque année des racines et des tiges aériennes. C'est ensuite un concept développé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans le livre intitulé Rhizome de 1976 et repris en 1980 dans le tome 2 de Capitalisme et schizophrénie.

Le rhizome, pour Deleuze et Guattari, et pour nous, c'est le modèle non binaire qui organise le vivant, et la pensée par la même occasion, car le langage est structuré non pas comme du binaire, mais comme du vivant, de façon rhizomique.

Un rhizome désigne une organisation évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, car dénuée de niveaux, dénuée des hiérarchies qu'on trouve dans les arborescences. Cette structure forme un réseau dont les relations entre les parties sont dynamiques.

Le rhizome s'oppose à la structure arborescente, hiérarchique ou pyramidale, à la pensée binaire des arbres, avec leur racine, unique ou en faisceau. Et il s'oppose aussi aux structures réticulaires, car dans un rhizome, tout peut être en relation avec tout.

Aujourd'hui, le concept de rhizome est associé à la pensée postmoderniste et à la « French Theory ».

***

Un rhizome, c'est donc un réseau, permettant la mise en relation sans hiérarchie de tout avec tout. C'est ce point qui distingue le rhizome du réseau binaire et qui ouvre à la notion de système. De plus, rappelons que dans un rhizome, comme dans tout réseau, on peut trouver des parties hiérarchiques.

L'arbre est un exemple commun de fonctionnement rhizomique : il est arborescent avec son tronc unique et ses multiples ramifications en branches et en feuilles. Son tronc s'ouvre en racines souterraines qui restent arborescentes. Mais les racines peuvent aussi produire des rhizomes, des tiges souterraines et des bulbes émettant de nouveaux troncs aériens, qui au départ ne sont que des tiges.

De plus, à cette description biologique qui réduit l'arbre à son unité (un arbre, même avec ses rhizomes, reste un arbre), il faut ajouter que l'arbre interagit massivement avec son environnement : ses racines pompent de la matière pour l'alimenter, sa chlorophylle absorbe l'énergie solaire et le dioxyde de carbone de l'atmosphère (CO2) pour produire du dioxygène (O2). La pollinisation - la rencontre du pollen des étamines (organes mâles) et du pistil d'une fleur (organe femelle) - peut se faire par le vent, les insectes ou certains petits oiseaux, mammifères ou reptiles. Et l'arbre est aussi un écosystème pour d'autres espèces végétales ou animales. Les mycorhizes par exemple sont le résultat d'une symbiose entre un champignon et un arbre (une plante en général).

Dans cet exemple, les interactions de l'arbre avec d'autres éléments hétérogènes sont rhizomiques parce qu'elles sont utiles et souvent nécessaires à la survie même d'une ou des deux parties prenantes. Ce sont des « interdépendances » : l'arbre dépend du soleil, de l'eau et de ses pollinisateurs pour survivre et reproduire son espèce.

De façon plus générale, on peut dire que le concept de dépendance appuie sur la nécessité vitale de l'interaction. Mais de nombreuses interactions ne sont pas des dépendances, donc n'ont pas de nécessité vitale, ou sont des dépendances qui peuvent être remplacées par d'autres. Les interactions forment ce qu'on appelle un agencement. Une multiplicité rhizomique est un agencement : un ensemble d'interactions.

Autre exemple : Deleuze et Guattari présentent certaines espèces d'orchidées qui ont développé une stratégie de reproduction appelée « calque de guêpe ». La fleur de l'orchidée imite l'apparence, l'odeur et même le comportement d'une guêpe femelle pour attirer les mâles guêpes, allant jusqu'à sécréter des phéromones similaires à celles des guêpes femelles pour attirer les mâles. Cette adaptation évolutive de l'orchidée fait que lorsqu'un mâle guêpe est attiré par la fleur de l'orchidée en pensant qu'il a trouvé une partenaire, il tente de s'accoupler avec la fleur. Ce faisant, il se retrouve couvert de pollen provenant de la fleur et lorsqu'il visite une autre fleur, une partie du pollen qu'il transporte peut ainsi être déposée sur le stigmate de cette fleur, permettant la pollinisation.

Cette relation orchidée-guêpe est rhizomique : la guêpe et l'orchidée, étants actifs hétérogènes, font rhizome, font le réseau non binaire qui permet le développement du vivant. C'est, pour Deleuze et Guattari, l'essence même de la relation rhizomique manifestant la puissance créatrice et organisatrice du vivant.

Ainsi, on peut penser que l'adaptation évolutive est basée sur des mutations génétiques dues au hasard qui relèvent du déterminisme binaire. Et que ces mutations sont à l'origine de réponses rhizomiques qui conduiront, ou pas, à la pérennisation de la mutation.

On va donc choisir de parler de modèle rhizomique pour caractériser des modèles en réseau (avec ou sans dépendances internes et externes), mixtes (réticulaire et hiérarchique) et dynamiques tant pour les éléments que pour les structures, c'est-à-dire qui voient apparaître et disparaître de nouveaux individus (reproduction), de nouvelles caractéristiques pour les individus (mutations) et aussi de nouvelles dépendances rhizomiques.

Le rhizome est donc un modèle plus subtil que l'arborescence. Il permet une meilleure description, une meilleure définition et une meilleure compréhension du vivant et de ses interactions, dont les sciences humaines en général. Toutefois, on comprend aisément que c'est aussi un modèle beaucoup plus complexe à utiliser que le modèle binaire, et donc moins performant dans une approche technicienne productiviste.

Finissons par un aphorisme sur le rhizome : « c'est toujours par rhizome que le désir se meut et produit ».

- Avènement du déterminisme systémique

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On va maintenant pouvoir justifier l'avènement du déterminisme systémique aux dépens du déterminisme binaire.

Le déterminisme systémique est le cœur théorique du système-Terre et de la révolution post-anthropocène. La notion est assez simple à comprendre, mais elle demande un peu d'habitude et de pratique pour se défaire de nos automatismes binaires.

Intuitivement, le déterminisme systémique est celui qui s'applique dans le système-Terre. Il concerne donc les organisations rhizomiques. Il s'oppose au déterminisme binaire par le fait que le principe du ceteris paribus (toutes choses égales par ailleurs) ne s'applique plus. Il n'y a plus de réductionnisme méthodologique possible, mais au contraire, un principe de prudence face à des conséquences qui ne sont pas complètement prévisibles. C'est l'idée de l'effet papillon : de petites variations initiales dans un système complexe peuvent entraîner des résultats considérablement différents à long terme. C'est aussi l'idée des boucles de rétroaction positives ou négatives : la réponse d'un système à un stimulus externe, c'est-à-dire un événement ayant des conséquences, impacte, ou finit par impacter, le stimulus lui-même et donc la réponse du système. Par exemple : les activités humaines libèrent du dioxyde de carbone (CO2) dans l'atmosphère. Le CO2 est un stimulus qui, en retenant la chaleur du soleil dans l'atmosphère, crée un effet de serre qui contribue au réchauffement global de la Terre. Le réchauffement global entraîne un réchauffement des océans. L'eau chaude ayant une capacité de rétention de CO2 plus faible que l'eau froide, le réchauffement des océans entraîne la libération de CO2 des océans, ce qui conduit à une augmentation supplémentaire de la concentration de CO2 dans l'atmosphère, renforçant ainsi le réchauffement global de la Terre. C'est une boucle de rétroaction positive.

Par contre, le déterminisme binaire est une conception selon laquelle les événements sont entièrement déterminés par des causes précises et immédiates sans place pour l'indétermination et sans place non plus pour un temps du devenir. Le déterminisme binaire s'applique à des systèmes arborescents ou réticulaires.

Inversement, le déterminisme systémique s'applique à des systèmes rhizomiques. Dans ce cas, les résultats et les comportements d'un système ne sont pas simplement déterminés par des causes linéaires, mais par des interactions multiples et rétroactives entre les éléments constitutifs du système. Les influences mutuelles et les boucles de rétroaction positives ou négatives peuvent donner lieu à des comportements émergents et non prédictibles à partir des seules causes initiales.

Notons bien, pour éviter toute confusion, que si les boucles de rétroactions sont couramment utilisées en économie, le déterminisme économique reste binaire, car les organisations auxquelles il s'applique ont des modèles réticulaires et non pas des modèles rhizomiques. De façon plus générale, il faut avoir à l'esprit que les mots « système » et « systémique » sont polysémiques. La plupart des systèmes construits par les humains relèvent du déterminisme binaire. C'est le cas des systèmes techniques en général. Particulièrement les systèmes d'information. Ils sont conçus comme déterministes. Et quand ils sont numérisés (comme les systèmes d'information informatisés), c'est encore le cas : ils sont binaires et s'appliquent à des données réticulaires.

Par contre le web, en tant que système ouvert de toutes les applications pour tous les utilisateurs actifs, applications installées dans les mémoires en réseau binaire de tous les ordinateurs de la planète, est rhizomique, c'est-à-dire qu'il permet la mise en relation sans hiérarchie de tout avec tout, et permet ainsi des comportements émergents non prédictibles. C'est la logique des réseaux sociaux.

Le déterminisme systémique, qu'on peut aussi appeler déterminisme rhizomique, c'est donc celui qui ouvre à la contingence (ce qui pourrait ne pas être), au hasard, à la création et au devenir. C'est le déterminisme qui s'applique aux systèmes rhizomiques, qui eux-mêmes contiennent des parties binaires auxquelles s'appliquent le déterminisme binaire.

Le déterminisme systémique c'est un déterminisme binaire augmenté : déterminisme binaire sans ceteris paribus appliqué à des organisations rhizomiques.


2.
Éco-physique

Maintenant que nous avons notre nouvelle méthode, celle du déterminisme systémique non réducteur et non binaire, nous allons pouvoir rendre compte du monde et faire notre nouvelle révolution copernicienne.

L'écologie 1.0 fait bâiller d'ennui

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La décroissance et la sobriété sont inéluctables : pourtant elles n'inspirent que l'austérité et le déclin. L'Anthropocène est là. Pourtant il reste confidentiel. Autrement dit, le discours écologique a failli puisqu'il n'a pas réussi à imposer ces réalités. Qu'importent les responsabilités : c'est un fait. Comme l'écrivait Bruno Latour : « l'écologie réussit l'exploit de paniquer les gens puis de les faire bâiller d'ennui. » Les médias auront rapporté ces propos et les auront immédiatement oubliés. Les écologistes aussi.

Comment contrer cet « exploit » ? Il semble bien que l'écologie ne puisse pas porter la révolution qui est déjà là. N'ayant pas repensé le monde, elle ne peut qu'offrir des solutions qui ne remettent pas réellement en question notre modernité tout en nous frustrant de ses attraits. Il nous faut donc concevoir une nouvelle écologie.

On va commencer par nommer l'ancienne écologie : « écologie 1.0 ». L'écologie 1.0 fait bâiller car elle n'a pas fait sa mutation scientifique : elle n'a pas tiré toutes les conséquences du déterminisme systémique. Ainsi, en réponse à des problèmes catastrophiques, elle n'offre aucune explication positive et ne peut que proposer des réformes sinistres de la modernité. D'autant plus sinistres qu'elles sont contradictoires avec le monde moderne et ses multiples attraits.

On peut aussi proposer une réponse épistémologique à cette incapacité. Pour Auguste Comte, l'histoire des sciences allait en complexité croissante d'objet : d'abord les mathématiques, avec l'objet le plus simple : les nombres. Puis l'astronomie avec ses astres peu nombreux se mouvant dans le ciel. Puis la physique, la chimie, la biologie. Et enfin la sociologie comme physique des phénomènes sociaux. Dans cette approche, l'écologie est une nouvelle science, plus complexe encore que la sociologie puisqu'elle intègre toutes les sciences. Elle est à la fois sociologie et science de la nature et de la vie. Elle est donc née trop tôt : sans avoir les moyens scientifiques nécessaires à son développement et écrasée par la domination du développement de la modernité binaire des Trente Glorieuses. Les écologues n'y peuvent malheureusement rien, l'écologie est devenue, de fait, un lieu d'idéologie et de schwamerei : d'enthousiasme, de rêverie, de détachement de la réalité, d'exaltation.

Mais nous avons aujourd'hui ces moyens : les outils tant techniques (les ordinateurs et leurs puissances de calcul qui permettent des modélisations de systèmes très complexes) que théoriques (les développements de la biologie et de la systémique, mais aussi les développements des connaissances en psychologie et en sciences sociales et dans tous les domaines scientifiques). Il ne nous manque que la théorie générale pour leur donner tout leur sens. Il nous manque aussi un nouveau mot pour désigner cette nouvelle écologie adaptée au post-Anthropocène à construire.

Écologie, économie, écophysique

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Revenons sur un trio de mots issu du paradigme de la modernité : « astrologie, astronomie et astrophysique ». L'astrologie était la théorie des astres d'avant la modernité. C'était un mélange de sciences de l'Univers de l'époque (observation, théories et mathématiques) et de croyances spirituelles. La révolution copernicienne a fait chuter l'astrologie et l'a remplacée par l'astronomie grâce à la découverte des lois de Kepler sur le mouvement des planètes et de la loi de la gravitation de Newton. On est passé d'une connaissance des astres, l'« astro-logie », basée sur le « logos  », c'est-à-dire sur le discours et la raison (et donc des règles logiques) à une science des astres, l' « astro-nomie », basée sur le « nomos », c'est-à-dire les lois (des règles de fonctionnement matériel construites par observation et expérience). Au XXe siècle, avec la crise de la physique newtonienne et le développement des physiques quantique et relativiste, est apparue l' « astro-physique ». Physique vient du grec « phusis » qui veut dire « nature » et qui nous renvoie aux phénomènes vivants (phusis et nature renvoient étymologiquement à « engendrer », à « naître » et à « croitre », bien que la physique d'aujourd'hui renvoie communément aux sciences de la nature non vivante). L'astrophysique est donc une science de la nature (au sens large), basée sur des phénomènes physiques observables de toutes sortes : analyse de rayonnements cosmiques divers, analyse de météorites, exploration extraterrestre, théorie générale de la constitution des atomes, théorie générale de l'histoire de l'Univers, etc. L'astrophysique est une étude systémique et historique de l'Univers qui est un système complexe composé de nombreux éléments interconnectés, fondamentalement incompréhensible (origine et taille de l'univers par exemple) et massivement inconnu (trous noirs et matière sombre par exemple).

À partir de ces trois noms, astrologie, astronomie et astrophysique, on peut concevoir par analogie un nouveau nom en plus d'écologie et d'économie : l' « écophysique », c'est-à-dire une science de l'oïkos. Et plusieurs analogies peuvent être faites entre ces deux trios.

Première analogie : du côté « astro », la physique newtonienne et l'astronomie ont atteint leurs limites avec le paradoxe du rayonnement du corps noir qu'on a déjà présenté. Elles ont été complétées par les physiques quantique et relativiste et par l'astrophysique.

Du côté « éco » l'économie a aussi atteint ses limites avec son modèle basé sur des ressources infinies puisqu'on découvre leur finitude, et aussi avec son modèle basé sur la physique newtonienne puisqu'il s'est trouvé dépassé. On peut donc considérer par analogie que l'économie va être complétée par l'écophysique.

Seconde analogie : du côté « astro », l'astrologie a été discréditée par l'astronomie.

Du côté « éco », l'écologie est discréditée par l'économie dont le pouvoir est plus immense que jamais aujourd'hui, que ce soit pour justifier des mégabassines ou des pipelines chauffés.

Troisième analogie : du côté « astro », l'astrophysique a complété l'astronomie, sans pour autant anéantir le pouvoir de l'astronomie. L'astronomie et l'astrophysique cohabitent.

Du côté « éco », par analogie, on peut supposer que l'économie doit être complétée par l'écophysique qui ne va pas pour autant anéantir le pouvoir de l'économie. Économie et écophysique vont cohabiter. Le pouvoir de l'économie va se maintenir, mais il sera au service de l'écophysique.

Notre avenir à tous, le premier rapport onusien sur l'état de la planète datant de 1987 (rapport précurseur des rapports du GIEC), le disait déjà : le temps est venu d'unir écologie et économie. Le rapport proposait le développement durable (sustainable development) comme contrat de mariage. Force est de constater que l'économie a continué sa vie de garçon. Ce sont aujourd'hui les termes de l'union qu'il faut clairement définir.

Il est donc temps de créer, de développer et de populariser l'écophysique. Ce n'est rien d'autre que toute notre science contemporaine (de l'Univers, de la nature et de la vie), alliée aux sciences des systèmes complexes, et appliquée au système-Terre en vue de son habitabilité pour les humains. L'écophysique est la science de l'oïkos, c'est-à-dire la science de l'habitabilité qui prend en compte les contraintes économiques et qui impose à l'économie de prendre en compte les contraintes de l'habitabilité. Les rapports du GIEC recensent déjà de nombreux travaux scientifiques d'écophysique du monde entier. Et d'autres travaux existent. Cette science n'est pas neuve. Mais elle n'a pas d'étendard qui permette à tous, scientifiques, penseurs, artistes, ingénieurs, décideurs et grand public, de s'y référer de façon claire. Elle n'est ni monolithique ni hégémonique : c'est le lieu de nombreuses controverses, comme en astrophysique. C'est aussi le lieu d'un potentiel modèle standard qui reste à mettre au jour, et de modèles alternatifs.

L'écophysique apparaît donc comme LA science des temps post-anthropocènes. Mais elle n'annihile pas l'économie. L'économie, par sa puissance organisatrice et gestionnaire, fournit les conditions de possibilités de l'écophysique, c'est-à-dire tout l'appareillage matériel et administratif nécessaire aux sciences et aux techniques anthropocènes et post-anthropocènes. C'est l'économie binaire qui nous a permis de découvrir l'Anthropocène, la Grande Accélération, le système-Terre, la sixième extinction, etc. Autrement dit, l'économie est la ratio cognoscendi de l'écophysique. Je reprends ici une formule de la morale kantienne : pour lui, la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté. Autrement dit, c'est parce que j'ai un sens du bien et du mal, donc du binaire, que je peux connaitre la liberté. Donc, c'est parce que j'ai une économie organisée, puissante et binaire du Capital (qui peut être au service de tous) que je peux connaitre l'écophysique. Et Kant ajoute que la liberté est la ratio essendi de la loi morale, autrement dit l'essence même de la morale. On peut donc dire par analogie que l'écophysique est la ratio essendi de l'économie, son essence. L'économie post-anthropocène restera binaire, mais aura pris conscience que son essence est l'habitabilité ce qui la conduit nécessairement à cesser d'être uniquement binaire et basée sur un modèle de ressources infinies.

L'écologie 1.0 nous fait bâiller d'ennui. L'économie binaire nous enchaine. L'écophysique nous libèrera ! C'est bien d'une révolution copernicienne dont il s'agit, et qui est là déjà, depuis longtemps. Si nous peinons à la reconnaitre, c'est peut-être parce qu'on ne peut pas la réduire à un Copernic fondateur et que, dans un monde rhizomique plus propre à faire du lien qu'à avoir un parent, iels sont nombreux à avoir participé à cette révolution.

L'objectif ultime des post-anthropocènistes est de faire prendre conscience de cette révolution au plus grand nombre.

Le système-Terre comme nouveau Cosmos

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Maintenant que nous avons posé l'existence d'une écophysique, réfléchissons à son objet. L'objet de l'astrophysique, c'était finalement le Cosmos. Le Cosmos c'est d'abord l'Univers considéré comme un tout ordonné. Notre connaissance scientifique aidant, avec l'astronomie et l'astrophysique, l'Univers est devenu de plus en plus grand, de plus en plus peuplé d'astres et d'objets innombrables et de plus en plus vieux. Le Cosmos est ainsi devenu synonyme d'espace extraterrestre, la Terre n'étant plus que presque rien dans cet espace gigantesque et luxuriant.

Avec l'écophysique, on va changer radicalement de Cosmos. Notre nouveau Cosmos, c'est toujours le tout ordonné, mais ce tout, c'est désormais le système-Terre : l'espace dans lequel nous vivons et tous ses agents interagissant entre eux. Ce que Bruno Latour appelle « Gaïa », reprenant le mot à James Lovelock.

Le reste de l'Univers n'est pas éliminé, mais il est ramené à sa juste mesure. Notre nouveau Cosmos, le système-Terre, et nous à l'intérieur comme agents parmi d'autres, est « interfacé » avec le reste de l'Univers qui nous envoie sa chaleur solaire, ses lumières astrales, ses rayonnements divers et quelques-uns de ses débris. La Lune, née probablement du choc titanesque de la rencontre d'une planète errante avec la Terre, est à l'origine des marées. Ces interfaces sont fondamentales pour théoriser notre science du système-Terre (pour théoriser par exemple l'origine des atomes présents sur le système-Terre). Mais l'Univers est un lieu quasiment inaccessible directement, à l'exception de nos rares et courts voyages dans le système solaire

De même, l'intérieur de la Terre n'est pas éliminé du Cosmos non plus. Nous sommes interfacés avec l'intérieur de la Terre qui est, comme l'Univers, un lieu quasiment inaccessible. Il se manifeste principalement par de la chaleur (la géothermie), des éruptions volcaniques, des mouvements tectoniques et les réponses qu'il offre à nos stimulations géophysiques.

Le Cosmos post-anthropocèniste, c'est donc le système-Terre (notre oïkos) et ses interfaces intra et extraterrestres. Le Cosmos-Terre remplace le Cosmos-Univers. Dans nos imaginaires, la fiction d'un Cosmos 2099 devrait prendre la place de celle de Cosmos 1999, la série télévisée des années 70. La science-fiction terrestre devrait compléter la science-fiction universelle. Et elle peut trouver d'autres ressorts que l'apocalypse comme trame narrative.

Le deuxième élément fondateur de l'écophysique (le premier est le déterminisme systémique non réducteur et non binaire), c'est donc l'émergence du système-Terre (et de ses interfaces) comme Cosmos indépassable.

Cette idée d'un système-Terre comme Cosmos indépassable choquera les modernes qui se croient citoyen de l'Univers infini. « Citoyen de l'Univers infini » : la formulation est volontairement ridicule pour faire entendre combien nos imaginaires perdus dans l'Univers sont kitch. Kitch, c'est-à-dire démodés et de mauvais goût, parce qu'ils sont profondément déconnectés de la réalité matérielle du vivant et qu'ils sont ancrés dans la croyance en l'existence autonome de l'esprit et en son omnipotence, au moins potentielle.

Pour les amoureux de l'infini, l'attaque est rude ! Mais il faut bien comprendre que ce n'est pas l'infini qui est remis en question. Ni même la puissance spirituelle. C'est uniquement la déconnexion que la modernité, prenant la suite de la chrétienté, a fait entre le spirituel et le matériel. Que ces amoureux-là se rassurent : le ciel étoilé au-dessus de moi doit toujours susciter une admiration et une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes. Mais c'est aussi, et même surtout, on l'a déjà écrit précédemment, le système-Terre autour de moi et en moi qui doit susciter une telle admiration et une telle vénération.

Le système-Terre est une réalité, notre réalité et notre oïkos. Le système-Terre nous est consubstantiel et nécessaire. Nous sommes consubstantiels au système-Terre et contingents (c'est-à-dire que nous pourrions ne pas exister), tout en étant sa réalisation la plus créatrice. La systémique est la logique générale des sciences qui le décrivent. Sciences des holobiontes, épigénétique, éthologie, climatologie, paléo-anthropologie, thérapies phagiques, thérapies microbiotiques, etc. : toutes les sciences contemporaines sont systémiques, toutes les sciences contemporaines sont rhizomiques. Parce que rien n'est sans raison et que tout est en réseau. L'être-au-monde du Mitdasein dans le Cosmos-Terre vient prendre la place de la res extensa dans le Cosmos-Univers. On peut même envisager que notre connaissance théorique du système-Terre puisse nous permettre de renouveler notre connaissance théorique du système-Univers.

Ainsi plutôt que de l'illusion d'une géo-ingénierie moderniste (c'est-à-dire l'illusion d'une ingénierie du système-Terre dans sa globalité, soit l'illusion d'une encore plus grande maîtrise et possession de la nature), c'est bien d'une « éco-ingénierie » dont nous avons besoin. Une ingénierie de l'oïkos, de l'habitabilité. Éco-ingénierie toujours locale et parfois généralisable, c'est-à-dire applicable par d'autres. Éco-ingénierie jamais globale, c'est-à-dire jamais pensée pour s'appliquer à tous, mais toujours consciente de ses effets globaux.

Écologie 2.0 - oykologie

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On peut maintenant en venir à une quatrième analogie de l' « éco » et de l' « astro ». L'astrologie a chuté, remplacée par l'astronomie et l'astrophysique. Pourtant, nous autres humains, avons toujours besoin d'un discours commun sur les astres, d'un logos. Ainsi nous avons remplacé l'astrologie par la cosmologie qui nous permet, sans être scientifique, de discourir sur la totalité du monde.

Il en va de même pour l'écologie. On a vu que l'écologie a failli. « éco » veut dire « argent » et non plus « habitat ». L'économie a phagocyté l'écologie. L'écophysique pourrait prendre la place de l'écologie, certes. Mais elle ne concerne que les scientifiques, comme l'astrophysique. Et une fois encore, nous autres qui ne vivons ni dans le nomos, ni dans la phusis, avons toujours besoin d'un logos : d'un discours sur notre habitat et sur l'habitabilité. Il nous faut donc un mot nouveau.

Il nous faut une nouvelle écologie, qui soit une écologie du système-Terre comme nouveau Cosmos. Une écologie de la détermination systémique et de l'écophysique comme science de l'habitabilité du système-Terre pour nous. Cette nouvelle écologie pourrait tout simplement s'appeler écologie 2.0, par opposition à l'écologie 1.0, en référence au web 2.0 qui avait fait passer d'un web d'utilisateurs passifs dont le modèle était fondamentalement réticulaire et binaire, au web des utilisateurs actifs des réseaux sociaux rendant le modèle rhizomique ; avant de redevenir le web, tout simplement, pour les nouvelles générations. On peut espérer la même évolution pour l'écologie 2.0 qui est une sorte de retour en soi de l'écophysique, embarquant le déterminisme systémique, l'économie et l'écologie 1.0 dans un nouveau logos, celui du déterminisme systémique.

À la place d'écologie 2.0 on pourrait aussi créer le mot « oykologie » en revenant à la racine grecque pour appuyer sur la connotation d'habitabilité associée à l'oïkos, et pour se libérer de l' « éco » de l'économie. Mot courant gonflé de nouvelles harmoniques (écologie 2.0) ou barbarisme (oykologie), l'usage décidera. Qu'importe : le but est d'abord de se persuader de recourir à ce nouveau concept.

En attendant, l'oykologie est, par son retour en soi, une révolution dans le sens d'un cycle. Elle conduit à une nouvelle éthique, une nouvelle politique, une nouvelle anthropologie, une nouvelle façon d'habiter. Partout et pour toustes.

C'est le concept qui englobe la totalité de la révolution post-anthropocèniste. L'écologie 2.0, c'est ce qui permet de sortir du capitalisme, sans l'annihiler, mais en le dépassant.


3.
Éco-politique : le contrat naturel

Ou la mort, ou la symbiose

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Dans son livre, Le Contrat naturel, Michel Serres a eu le mérite d'apporter, dès 1990, une réponse politique toujours pertinente à l'Anthropocène dont on pouvait déjà percevoir l'émergence à l'époque. C'était une réponse politique à la révolution copernicienne du déterminisme systémique et du système-Terre.

L'analyse de Michel Serres soulignait trois faits marquants : 1) la Terre (c'est-à-dire le système-Terre ou Gaïa) s'émeut tandis que 2) nous continuons, entre nous, notre duel dans la vase à coup de gourdins et que 3) nous continuons à nous comporter en parasite à son égard.

Ces trois points le conduisaient à définir un « contrat naturel de symbiose et de réciprocité » avec la nature : autant la nature donne à l'homme, autant celui‐ci doit rendre à celle‐là, écrivait-il.

Reprenons.

Premier point : Serres fait une analogie entre le « Et pourtant la Terre se meut » (« E pur si muove  ») que s'écrie Galilée contre toutes les autorités de son temps et le fait qu'aujourd'hui « la Terre s'émeut  ». Au-delà du jeu de mots, le rapprochement nous montre que d'un côté - se meut - on passe d'une Terre fixe dans un monde fini à une Terre mobile dans un Univers infini, au grand dam des cardinaux. Et que de l'autre - s'émeut - on passe d'une Terre inerte en elle-même à un système-Terre systémiquement réactif au comportement d'un de ses composants : les humains. Au grand dam encore des cardinaux de notre temps : les économistes avec leurs ressources infinies et les scientifiques binaires avec leurs « choses égales par ailleurs » nécessaires à leur déterminisme binaire.

Deuxième point : il souligne que « à l'instar du tableau de Goya "Duel à coups de gourdin", nous nous écharpons dans de vains combats tandis qu'à chaque coup de gourdin, nous nous enfonçons tous ensemble dans les sables mouvants. Ces sables mouvants, c'est notre Monde. » Ce duel faisait référence à la guerre froide et s'avèrera prémonitoire de la guerre du Golfe de 1990-1991 et de ses suites (du 11 septembre à Daesh en passant par l'invasion de l'Irak), prémonitoire aussi des guerres de sécession d'ex-Yougoslavie (1991-1999) et prémonitoire pour finir de la guerre de sécession ukrainienne commencée en 2014. La guerre ne nous a jamais quittés depuis 1990. Et on la retrouve à l'échelle de la société dans toutes les violences identitaires. Toutes ces guerres s'occupent de comment habiter, de comment construire et sécuriser sa « maison », son « home », son « chez soi », mais en laissant de côté le « chez nous » commun qu'est le système-Terre et qui pourtant se dégrade aussi du fait de nos relations nationales et internationales belliqueuses.

Troisième et dernier point : la comparaison de notre espèce à un parasite du système-Terre. Serres écrit : « Le parasite ‐ notre statut actuel - condamne à mort celui qu'il pille et qu'il habite sans prendre conscience qu'à terme il se condamne lui-même à disparaître [...] Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par la responsabilité : autant la nature donne à l'homme, autant celui‐ci doit rendre à celle‐là, devenue sujet de droit ». Rappelons d'abord ce qu'est la symbiose : une association biologique, durable et réciproquement profitable, entre deux organismes vivants. La nature dont il est question ici n'est évidemment rien d'autre que le système-Terre. Et le droit de maîtrise et de propriété fait référence à l'idée cartésienne de notre droit à devenir « maître et possesseur de la nature » - et à notre devoir d'un point de vue chrétien : « multipliez-vous, rem-plissez la terre et soumettez-là ». Pour Serres, en dehors de toute symbiose, cette maîtrise et cette propriété s'avèrent n'être que du pillage contre-productif. Car ajoute-t-il : « voici la bifurcation de l'histoire : ou la mort, ou la symbiose ».

« Ou la mort, ou la symbiose » : tel est le contrat naturel qui doit dépasser le contrat social, sans l'annihiler, comme le déterminisme systémique dépasse le déterminisme binaire sans l'annihiler. Serres décrivait le contrat naturel comme le droit naturel de réciprocité de la symbiose : « autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là ». Cette vision de la nature, encore trop anthropomorphique et lyrique en ce qu'elle est personnifiée, a évolué en politique et pourrait se formuler aujourd'hui ainsi : ne plus prendre au système-Terre et ne plus rejeter dans le système-Terre plus que ce qui maintient son équilibre communément partagé et accepté.

Le nouveau contrat traite donc d'un « habiter » responsable. Il est mis en œuvre à travers l'accord de Paris qui définit un équilibre communément partagé et accepté : ne pas dépasser 1,5 degré d'augmentation de température. Mais concrètement, les acteurs économiques et politiques ne le mettent pas en œuvre (en construisant des pipelines et des gazoducs par exemple). Seul le développement populaire et massif d'un parti post-anthropocèniste permettra la mise en œuvre d'un contrat naturel et nous permettra d'entrer volontairement et en pleine conscience dans le « nouveau régime climatique », c'est-à-dire la troisième étape de la modernité, après les modernités classique et anthropocène.

Volkerbund et Volkerstadt

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Mais il faut aussi nous pencher sur les conditions de possibilités d'un contrat naturel en ce qui concerne les relations internationales, au-delà du seul développement d'une internationale post-anthropocèniste.

Le nouveau contrat tel qu'il est proposé par l'accord de Paris est la réalisation de ce que Kant appelait un Volkerstadt, c'est-à-dire un « État des peuples », autrement dit une République mondiale. Il s'agit alors d'une organisation fondamentalement binaire et hiérarchique incarnée aujourd'hui par l'ONU et ses COP : les « Conferences of the Parties », conférences des États signataires - les parties - à la CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques entrée en vigueur en 1994).

Kant avait mis au jour une dialectique entre d'un côté le Volkerstadt (l'État des peuples) et de l'autre le Volkerbund : l'alliance de peuples en vue de la paix entre les Nations qui était au cœur de sa réflexion en l'occurrence (rappelons que Kant est le précurseur théorique de la SDN (Société des Nations) elle-même précurseur de l'ONU). La question est complexe, mais on peut retenir que, pour Kant, les peuples ne veulent pas d'un Volkerstadt. Ils ne veulent pas d'un État mondial, car ils sont attachés à leurs appartenances nationales. Ce qui permet de comprendre pourquoi les COP, qu'elles soient des succès ou des échecs, ne changent rien à la progression du réchauffement climatique. Ce sont des institutions sans rapport avec les peuples, sans rapport avec la société, et donc sans effet.

Selon Kant, il était donc nécessaire, pour favoriser la pacification des relations internationales, de créer une union de peuples libres, qu'il appelait un Volkerbund. Cette même approche devrait être adoptée en matière climatique; tout en maintenant un cadre sous l'égide de l'ONU, car ici comme ailleurs, le déterminisme systémique ne se substitue pas au déterminisme binaire : il le complète; et tout en s'appuyant sur une internationale populaire.



Manifeste du parti post-anthropocèniste

Les courants politiques de
l'Anthropocène

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Avant de conclure, faisons un petit panorama schématique des courants politiques de l'Anthropocène de ce début de XXIe siècle.

1.
Les modernistes

En opposition frontale aux post-anthropocènistes on trouve les modernistes qu'on peut aussi appeler les anthropocènistes. Ceux-là croient toujours, plus ou moins, à la possibilité d'un développement de l'humanité sans contraintes environnementales et à une épistémologie binaire. Ils se divisent en 3 branches :

Les modernistes climatosceptiques

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Les climatosceptiques ne croient pas à la responsabilité humaine dans le changement en cours. Ils ont œuvré pendant toute la fin du XXe siècle et le début de XXIe en semant le doute concernant la réalité du changement climatique : ce sont les « marchands de doute ». Bien que pouvant occasionnellement ressurgir, ils sont aujourd'hui fondamentalement en voie de disparition, car d'une part la réalité de l'Anthropocène a été actée par l'accord de Paris et les rapports du GIEC qui sont des instances internationales neutres, et d'autre part les catastrophes climatiques s'accumulent. Le climatoscepticisme ne peut plus, sérieusement, être affiché publiquement.

Les modernistes dénialistes

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Les modernistes dénialistes reconnaissent plus ou moins la réalité de l'Anthropocène, mais sont dans le déni des conséquences : ils font le contraire de ce qu'il faudrait faire. C'est le groupe le plus important. Ça concerne tous les courants politiques classiques de tous les pays : de l'extrême droite à l'extrême gauche en passant par la droite, le centre et la gauche. On y retrouve tous les anciens climatosceptiques qui ne veulent pas perdre toute crédibilité. On y trouve aussi les anciens anti-modernes d'extrême droite qui, maintenant que la modernité est en berne et susceptible d'être emportée par le post-antropocènisme, se rallient au conservatisme et à l'autoritarisme dénialiste. On y retrouve surtout tous les anciens modernes républicains et/ou démocrates. Les plus progressistes parmi eux forment la version la plus avancée des dénialistes : ils reconnaissent clairement la réalité du réchauffement, mais pensent pouvoir s'y adapter par des mesures individuelles. Autrement dit, ils déplorent - ou feignent de déplorer - les effets dont ils chérissent les causes : ils déplorent le réchauffement mais chérissent et enrichissent les entreprises extractivistes. On y trouve aussi les communistes productivistes de toute obédience. Étant les plus nombreux, les modernistes dénialistes sont aussi le principal ennemi des post-anthropocènistes.

Les modernistes futuristes

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Les futuristes ne dénient pas le problème, mais pensent que le « génie humain » trouvera une solution technique, comme il l'a, à les en croire, toujours fait. Ce qui est un sophisme puisque c'est bien la première fois que l'homme modifie le système-Terre de façon si rapide, importante et catastrophique. Ce sont les partisans de la géo-ingénierie. Ça concerne plutôt une minorité de l'establishment en général de droite, ce qui leur donne une petite crédibilité chez les dénialistes.

2.
Les écologistes

En opposition variable aux modernistes, on trouve les écologistes. Ce sont des écologistes 1.0. Ils se divisent eux aussi en 3 branches :

Les écologistes de droite

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Les écologistes de droite maîtrisent très bien le dossier scientifique et technique. Ils maîtrisent mal le dossier historique, social et épistémologique. Ils servent de caution morale aux modernistes dénialistes qui les financent. Leurs contradictions sociales les conduisent dans une impasse et dans un isolement intellectuel bien qu'ayant une forte audience.

Les écologistes sociaux-démocrates

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Les écologistes sociaux-démocrates sont des modernistes réformateurs. C'est le groupe écologiste le plus important. Ils aiment bien penser comme un iceberg ou comme un arbre. Comme ils sont fondamentalement réformateurs, ils privilégient les alliances avec les modernistes aux alliances avec les post-anthropocènistes.

Les écologistes futuristes apocalyptiques individualistes

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Ceux-là projettent un futur apocalyptique et n'ont de solutions qu'individuelles. Ils ne s'allient avec personne. En général, ils ont les moyens !

3.
Les post-anthropocènistes

Enfin viennent les post-anthropocènistes. Ils se caractérisent par le fait qu'ils ont une conscience claire du problème et qu'ils rejettent toute alliance avec les modernistes.

Les post-anthropocènistes anarchistes

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Les post-anthropocènistes anarchistes refusent toute hiérarchie. Ils pensent qu'un ordre rhizomique est possible sans aucune arborescence. Ils se replient finalement sur des micro-communautés dont la faiblesse constitutive est antinomique à la connaissance anthropocène. Ils acceptent des alliances avec les post-anthropocènistes non anarchistes en fonction de la priorité qu'ils donnent ou pas aux conséquences de l'Anthropocène par rapport à l'anarchie.

Les post-anthropocènistes marxistes

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Les post-anthropocènistes marxistes partent des critiques avancées de la modernité concernant le Capital et la répartition des richesses. De ce fait, ils sont surtout ancrés dans la modernité. Ils projettent aisément un futur apocalyptique, mais ont foi dans le peuple comme solution révolutionnaire. La question sociale reste leur boussole, avant celle des conséquences de l'Anthropocène. Ce sont les plus nombreux parmi les post-anthropocènistes.

Les post-anthropocènistes postmodernes

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Les post-anthropocènistes postmodernes partent des critiques avancées de la modernité concernant les femmes, le genre, la race ou la distinction nature/culture. De ce fait, ils sont postmodernes et sont donc naturellement ouverts au post-Anthropocène. La question sociétale reste leur boussole, avant celle des conséquences de l'Anthropocène.

Les post-anthropocènistes oykologistes

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La question des conséquences de l'Anthropocène est leur boussole. Le système-Terre est leur Cosmos. Pour eux, la seule politique qui vaille est celle qui prend en compte cet état de fait.



Manifeste du parti post-anthropocèniste

Horizon

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L'Anthropocène est là. C'est la période historique pendant laquelle l'humanité dérègle le métabolisme du système-terre jusqu'à compromettre sa propre existence. Elle va de la première révolution industrielle au début du XIXe siècle jusqu'à maintenant. Elle a commencé modestement et est entrée dans une nouvelle dimension avec la Grande Accélération dans les années 50 du XXe siècle.

L'Anthropocène est là. Les modernistes qui le refusent et les écologistes qui les rejoignent nous préparent un monde toujours plus pyramidal, toujours plus autoritaire, toujours plus inégalitaire, toujours plus dégradé.

Il ne tient qu'à nous tous, de là où nous sommes, d'entrer dans une nouvelle période historique : de penser, de rêver, de dire et de construire un autre monde. Celui du post-Anthropocène et du nouveau régime climatique qui va de toute façon s'imposer. Il ne tient qu'à nous de construire une nouvelle étape de la modernité.

« Quand une croyance directrice s'écroule, c'est tout le paysage qu'elle soutenait qui se trouve brutalement réordonné. Littéralement parlant, on ne voit plus les choses pareillement. Et tout se met à faire sens à nouveau. En réalité, tout était déjà là. Mais il manquait l'essentiel : la croyance organisatrice. Celle qui fait tableau d'une multiplicité d'éléments épars en leur donnant une cohérence d'ensemble. » C'est ce qu'écrivait récemment un philosophe économiste.

Chacun sent bien qu'un monde s'écroule. Le but de ce manifeste est de mettre au jour - de faire toucher, de faire entendre - la croyance organisatrice qui permettra à chacun de donner une cohérence d'ensemble à ses perceptions, intuitions, sentiments et réflexions éparses.

Cette croyance organisatrice n'est rien d'autre que la construction de quelques concepts : l'Anthropocène historique et le post-Anthropocène, le système-Terre comme Cosmos, le déterminisme systémique et l'écologie 2.0. Le parti post-anthropocèniste est celui qui veut persuader les gens d'y recourir.

Dans ce manifeste, on a croisé Kant, Marx, Deleuze, Guattari, Serres, Latour et d'autres. Ainsi, on a parlé d'une logique du vivant en semblant exclure la moitié de l'humanité à l'origine du vivant : les femmes. Semblé seulement, car notre sous-titre, « think we must », ramène directement à Virginia Woolf. La Woolf féministe, politique et socialiste. Cette formule s'adresse d'abord aux nées femmes, car de leur guerre contre le patriarcat, elles ont tiré un trésor de guerre : leur expérience et compétence en habitabilité. La formule s'adresse aussi, bien sûr, aux nés hommes et à tous les autres. Nous devons penser le monde que nous habitons désormais pour apprendre à l'habiter, en contrôlant l'hubris du déterminisme binaire. De nombreuses femmes ont déjà montré le chemin, d'Isabelle Stengers à Donnah Harraway en passant par Émilie Hache, précédées ou accompagnées par Simone de Beauvoir, Françoise d'Eaubonne, Lynn Margulis et tant d'autres. Isabelle Stengers apparaît d'ailleurs dans ce texte, brièvement, mais comme une clé de voute soutenant le post-Anthropocène et le déterminisme systémique.

L'Anthropocène est là. Nous vivons déjà au sein du système-Terre. Nous faisons déjà de l'écophysique. Il nous reste à nous affirmer post-anthropocènistes et à nous organiser comme tels. Notre pari est que le déterminisme systémique nous permettra de réaliser la promesse du progrès technique, de multiplicités sans Unique et d'un habiter pour toustes. De réaliser la promesse d'un réenchantement du monde, la promesse d'un monde-d'après désirable.

OYKOLOGISTES DE TOUS LES PAYS,
UNISSEZ-VOUS !