Tout commence par le voyage, le départ, l’exil, le déracinement.
Je quitte la France à l’âge de trois ans, et quitterai l’Australie sept ans plus tard.
L’Australie : pays des Aborigènes, voyageurs éternels qui parcourent le continent en chantant les Songlines, repères nomades qui racontent la création.
Tout déplacement dans l’espace est aussi un déplacement dans le temps, nous rappelait Lévi-Strauss. Chaque voyage est un passage vers un autre âge du monde, une autre façon d’habiter la Terre.
Ce déplacement est aussi le mien, dans la peinture : un voyage vers une demeure intérieure, pour raviver la mémoire d’un territoire perdu, où la Nature est puissance et sagesse, où l’homme sait son appartenance au monde du Vivant, et n’est pas seulement esprit.
Au terme de ce voyage, il s’agit de montrer, et peut-être de partager, un certain être-au-monde.
De penser le voyage comme l’expérience paradoxale du voyageur immobile, et de graver sans fin des sillons dans la page blanche — en quête du Vivant que nous manifestons continuellement.
La couleur est première, le tableau est d’abord une œuvre sans figure discernable. La couleur a sa propre matérialité. C’est la matrice de l’œuvre, le point de départ, une longue succession de « couches sédimentaires » de pastel à l’huile déposées sur la surface plane du papier. La couleur est matière brute, malaxée et étalée à la main. C’est le limon, le lieu du vivant, le lieu de la transformation.
Ensuite vient la gravure, une grande œuvre dessinée, graphique dans laquelle la main se prolonge d’un outil. Comme pour Elise Peroi, il s’agit de prendre conscience de « l’aspect poétique du geste », de la dignité de la main, de ce qui précède à la réalisation de l’œuvre. Travailler au rythme du souffle et façonner à la main.
Il s’agit d’une rencontre avec le temps. Dans le silence d’une écriture méditative, s’écrit un chemin en quête du vivant. Par l’itération d’un même mouvement, trait après trait, je cherche à révéler l’essence de la Nature et notre lien profond avec elle.
La couleur, dissimulée entre deux feuilles, devient le lieu du mystère de la création alors que le geste creuse dans le blanc immaculé du papier. Un tracé obstiné, incessant, minutieux, un rituel quasi obsessionnel de rythmes et de pulsations intimes qui rejoignent ceux du vivant.
Les œuvres prennent vies lorsque je sépare les feuilles dans un ultime geste qui les décolle l’une de l’autre. C’est la révélation finale, fruit aussi du hasard où le repentir est impossible et où le lâché prise s’impose.
Ce mode de travail compte presque autant que le dessin qui en résulte.
L’œuvre finale s’apparente à ce que l’on nomme aujourd’hui dessin contemporain. Elle se présente parfois sous la forme d’un motif unique, mais aussi en diptyque ou triptyque. Il arrive qu’elle devienne objet sous la forme de stèle.
Le spectateur est invité au voyage, à être le témoin d’histoires : de sédiments d’histoires, d’histoires sédimentées. D’une histoire devenue - et toujours en devenir. Infime, ultime, suggestion d’un passage : empreinte qui lutte encore pour dire son histoire. Témoignage figé, fossilisé, mais éternelle reconnaissance d’un principe originel, d’une humble et sincère quête de subjectivité objective.