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Chaosmos et chaosmose (note 1)

hybride deleuzo-guattaro-latourienne

Par Bertrand Liaudet, décembre 2025 -> Retour aux fusées hybrides

Bois Monde

Mode d'existence 5 - Bois Monde . 2024 . Béatrice Roger-Liaudet ©

Le chaosmos : chaos + cosmos. C'est une première phase du développement de la nature non vivante, du Big Bang à la constitution des systèmes stellaires. Il désigne un cosmos construit : un ordre local, historique et non éternel, avec un commencement, des transformations et une fin possible. Un cosmos n’est pas l’ordre absolu de l’être, mais une mise en ordre contingente, locale et non éternelle, qui rend possible l’apparition d’une chaosmose. Le chaosmos ainsi conçu, est pour nous, l’histoire de l’Univers depuis le Big Bang jusqu’à l'apparition de la vie sur Terre, en passant par la naissance du système solaire.

La chaosmose : chaos + cosmos + osmose (note 2). C'est la phase d'organisation d'une écosphère. En ce qui nous concerne, elle correspond à l'histoire singulière du vivant sur Terre dans son environnement, de la surface aux profondeurs terrestres, jusqu'aux confins de son interaction avec le milieu céleste.

Cette histoire est jalonnée de bifurcations contingentes. Rappelons-en les trois premières étapes majeures. D'abord, l'apparition de la vie, il y a environ 3,8 milliards d'années. Ensuite, il y a environ 2,4 milliards d'années, une première grande transformation avec la production d'oxygène par les cyanobactéries, qui bouleverse totalement et durablement la biosphère et provoque la disparition de la quasi toalité du vivant anaérobie. Enfin, il y a environ 550 millions d'années, l'explosion cambrienne marque une nouvelle bifurcation : la généralisation et la conservation de structures anatomiques minéralisées — notamment les exosquelettes calcaires — ouvrent une phase de forte complexification anatomique. Cette dynamique se poursuit ensuite avec l'apparition des systèmes nerveux, des cerveaux, de la pensée symbolique, jusqu'à la psycho-chaosmose contemporaine (j'y viens plus bas), en passant par cinq extinctions de masse, qui éliminent chacune une grosse majorité du vivant sans interrompre la dynamique générale de complexification.

On va maintenant distinguer entre 2 chasomoses. D’abord une chaosmose a-symbolique, antérieure à l’apparition de la pensée symbolique. Elle démarre avec l’émergence de la vie — nouvelle force, contingente, locale et mortelle — que l’on peut désigner comme une cinquième force (note 3).

La chaosmose a-symbolique, qui représente la quasi totalité historique de la chaosmose, se développe avec le vivant et le façonnage du non-vivant terrestre, jusqu'à l’apparition d’une pensée symbolique 1.0 n’ayant d’abord qu’une interaction faible avec son environnement global, c’est-à-dire l’écosphère. La pensée devient alors, à son tour, une nouvelle force — une sixième force.

Concrètement, la cinquième force est apparue, pour nous autres terrestres, il y a environ 3,8 milliards d’années, soit environ 10 milliards d’années après le Big Bang et l’émergence des quatre forces fondamentales de la physique.

La sixième force - la pensée symbolique au sens fort - apparaît pour sa part très tardivement : il y a environ 300 000 ans (0,000_3 milliard d’années), soit près de 13,8 milliards d’années après les premières forces physiques universelles classiques.

Avec la sixième force s’ouvre une psycho-chaosmose : une organisation de la nature vivante et de la nature symbolique, produite par des osmoses multiples, chaotiques et cosmogénétiques entre l’ensemble des agents terrestres bio-psycho-physiques.

Dans cette phase se développe une pensée symbolique 2.0, caractérisée par une interaction forte avec l’écosphère. La psycho-chaosmose contemporaine est une coproduction de subjectivité et d’objectivité, en partie stable et prévisible, en partie instable et imprévisible de par la complexité systémique qui l'accompagne. Comme toutes les bifurcations du vivant, elle est fatale à certaines espèces et profitables à d'autres.

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Note 1:

Le terme chaosmos n'est pas inventé par Gilles Deleuze ou Félix Guattari. Il apparaît d'abord sous la plume de James Joyce dans Finnegans Wake, où il désigne un monde qui n'est ni un cosmos parfaitement ordonné, ni un chaos absolu, mais un entrelacement indissociable d'ordre et de désordre. Le mot est une contraction de 2 opposés : le chaos et le cosmos (étymologiquement "ordre").

Notons toutefois que, d'un point de vue étymologique, le chaos antique ne renvoie pas au chaos moderne. Le chaos grec désigne une béance originelle, un vide ouvert, un gouffre d'où peuvent émerger les êtres, tandis que le chaos moderne évoque plutôt un désordre issu de la prolifération et de l'interaction des êtres.

Deleuze reprend le néologisme de Joyce dans Logique du sens, avant qu'il ne devienne, avec Guattari, un véritable concept philosophique dans Mille Plateaux, puis surtout dans Qu'est-ce que la philosophie ?. Chez eux, le chaosmos désigne une réalité fondamentalement dynamique, où l'ordre n'est jamais donné une fois pour toutes mais émerge localement d'un fond de différences, de bifurcations et de devenirs. Le monde n'est plus un système stable, mais une production permanente de formes nouvelles.

La chaosmose, en revanche, est un concept propre à Guattari, qui donne son titre à son dernier grand ouvrage, Chaosmose (1992). Si le chaosmos décrit la structure du réel, la chaosmose désigne le processus par lequel un sujet, un collectif, une œuvre ou un milieu fait émerger une cohérence provisoire à partir du chaos. La subjectivité n'y est plus une substance fixe, mais une production continue, toujours susceptible de se transformer au contact d'autres êtres, d'autres signes et d'autres agencements.

Le plus important pour nous autres, post-anthropocénistes, est toutefois ailleurs. Relus à la lumière des sciences contemporaines du vivant, le chaosmos, et plus encore la chaosmose, ne renvoient plus à un cosmos centré sur l'Univers, où la Terre n'est qu'un astre parmi d'autres, mais à un cosmos centré sur le vivant, donc sur la Terre.

Ces deux concepts marquent le passage d'une philosophie ordonnée des essences ou de la dialectique moderne (le "débat" permanent hors sol) vers une pensée des processus, de la complexité et du vivant. Autrement dit le passage d'une philosophie d'un arrière monde métaphysique à une philosophie de notre monde physique et scienfique, celui que nous habitons : l'écosystème global.

Note 2:

L’osmose scientifique est le processus physique par lequel un solvant (souvent l’eau) traverse une membrane semi-perméable, allant du milieu le moins concentré vers le plus concentré afin d’équilibrer les concentrations.

L’osmose philosophique reprend ce modèle d’échanges, non plus entre milieux chimiques, mais entre nature et culture, nature et subjectivité : le sens de diffusion privilégié, lié aux gradients, varie selon les situations concrètes, toujours singulières et situées.

Note 3:

Court développement (sans polémique) à destination de la physique.

En physique théorique contemporaine, on distingue quatre forces fondamentales : l’interaction forte (liaison des protons et des neutrons au sein d’un noyau atomique), l’interaction faible (désintégration bêta : un neutron se transforme en proton, électron et neutrino), l’électromagnétisme (liaison des électrons aux protons dans les atomes, à l’origine de la chimie) et la gravitation (attraction entre les masses, en particulier entre les astres).

Ces forces fondamentales partagent quatre caractéristiques :
1 : elles ne se déduisent pas d’une interaction plus profonde ;
2 : elles s’exercent entre entités physiques ;
3 : elles constituent des principes causaux de base de la nature physique ;
4 : leurs effets sont universels, indépendamment du contexte.

Les trois premiers critères peuvent être satisfaits par la vie et par la pensée : elles ne se déduisent pas causalement des interactions physiques, bien qu’elles en dépendent ; elles agissent toujours matériellement, en modifiant les relations entre entités physiques ; elles introduisent des régimes causaux nouveaux et irréductibles.

Le quatrième critère peut également être retenu, dès lors que l’universalité n’est plus comprise comme une actualité permanente, mais comme potentialité conditionnée : partout où les conditions sont réunies, la vie — et, à sa suite parfois, la pensée — peuvent advenir (et peut-être essaimer) et produire leurs effets.